Critique: « Le Congrès » d’Ari Folman 0


Présenté cette année en ouverture de la quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes, Le Congrès, nouveau film du réalisateur israélien Ari Folman est un projet ambitieux dans le fond comme dans la forme. Qu’en est-il réellement ? Verdict.

Robin Wright (interprétée par Robin Wright) est une actrice vieillissante, contrainte à vendre son image à la Miramount (grande société de production) : elle va être scannée. Après cette opération, elle a obligation de disparaître du feu des projecteurs pendant vingt ans, avant d’être l’invitée d’honneur au Congrès de la Miramount-Nagasaki, désormais groupe pharmaceutique, en tant que « symbole » (d’une époque désormais révolue).

Lorgnant vers la science-fiction, le film d’Ari Folman mêle habilement prises de vues réelles et animation traditionnelle. Les trente premières minutes du film, entre drame et satire hollywoodienne, éblouissent par les scènes savamment dialoguées, la lumière irréelle dans laquelle baignent décors et personnage, et cette atmosphère envoûtante et poétique qui règne sur la retraite de Robin Wright et de ses deux enfants : un hangar situé à côté d’un aéroport. Puis, le film bascule, après une ellipse de vingt ans, dans un monde animé exubérant. Cependant, le réalisateur a pris soin de nous en avertir dans la partie en prises de vues réelles : lorsque Robin Wright amène son fils Aron malade (peu à peu aveugle et sourd) chez le docteur (joué par Paul Giammati), ce dernier imagine, à travers une conversation avec Robin Wright, ce que deviendra la cinéma dans dix ans : « Aron est en avance de dix ans sur son temps : je lui dis un mot et au lieu de le répéter, il me dit ce qu’il lui évoque et comprend parfaitement ce qu’il fait. » puis, après avoir fait le parallèle avec sa perception de l’avenir du cinéma, et que Robin Wright se soit étonnée : « Les spectateurs vivront les films : ils projetteront leur sœur, ou leur mère à la place de l’actrice, les réalisateurs présenteront les données de l’histoire sur lesquelles les spectateurs projetteront leurs fantasmes ».

En réalité, le film s’articule en cinq temps importants.

La première scène du film, est un lent travelling arrière qui part du visage en larmes de Robin Wright, tandis qu’en hors champ son producteur (Harvey Keitel) lui conte les moments forts de sa carrière en soulignant toutes les opportunités qu’elle a ratées.

Le nœud dramatique du film est la scène la plus émouvante, la plus brillante dans sa capacité à retranscrire tout ce que fait le pouvoir de l’interprétation d’un acteur, la force du jeu dramatique. C’est celle du scan, lorsque Robin Wright entre avec anxiété dans la capsule, tissu de capteurs, qui va mettre un terme définitif à sa carrière d’actrice. Après plusieurs échecs pour figurer des émotions sur demande, emplie de peur et d’angoisse, son producteur lui conte son histoire personnelle, la sienne et la leur pour lui faire exprimer toutes les nuances du sourire au chagrin le plus profond. Cette histoire est celle de la découverte de sa vocation de producteur en faisant du profit sur les défauts (physiques, avec le garçon à la queue, puis psychologiques, avec la peur maladive de Robin). Son émotion est sincère : avec le recours à des acteurs scannés, les acteurs, réduits à des millions de pixels, seront parfaits, sans aucun défaut (sauf informatique !). Ainsi, son métier n’aura plus lieu d’être.

Le premier passage de prise de vue réelle à animation : c’est après une ellipse de vingt ans. Robin Wright vieillie se rend au Congrès. Après avoir inhalé le contenu d’une ampoule (psychotrope qui permet de se rendre au congrès), elle va commencer un voyage mental dans un espace chimérique (Le Congrès). Là-bas, la Miramount-Nagasaki, désormais grand groupe pharmaceutique, projette de lancer sa dernière innovation : « la pilule du libre choix », qui permettront aux spectateurs de projeter leurs fantasmes (destruction de l’art et de la volonté artistique du réalisateur) sur les scans des acteurs (ils pourront boire et manger Robin Wright, comme le dit cyniquement le patron de la Miramount) qui ne seront plus que des pantins dépendant de leur volonté et vivre les films comme s’ils en faisaient partie(critique de la volonté de « vivre » le cinéma comme la vie réelle : expériences immersives comme la 3D).

Le second passage : c’est, à l’inverse, celui de l’espace mental à la dure réalité, où s’entassent les clochards d’Hollywood, spectateurs qui, dans la partie animée, étaient des personnages hauts en couleur, désormais réduits à l’état de légumes par la guerre chimique dévastatrice qui a eu lieu (vision apocalyptique qui cristallise toute l’horreur de la disparition du cinéma). Robin Wright est sale, les vêtements en loque : elle ressemble à Laura Dern à la fin de Inland Empire (David Lynch, 2006)

Le dernier passage est la conclusion du film.

A travers ces passages entre réalité et espace mental, Le Congrès vise à dénoncer la déréalisation croissante des moyens de tournage et de production qui contribuent à la disparition progressive du cinéma traditionnel. Mais Ari Folman livre aussi une vision alarmante du spectateur du futur (proche) : des êtres aliénés, drogués par des images qui leur font perdre la notion de réalité et de fiction, toujours en quête d’une immersion plus grande. Ainsi, la déstructuration programmée de l’hôtel où se déroule le congrès (espace chimérique, de toute façon), fait écho à la destruction progressive du cinéma. Folman va tout à fait dans le sens de ce qu’il veut démontrer, en prenant le contrepied de la démarche habituelle ou de la facilité, en ayant recours à un dessin artisanal (dans la partie animée) plutôt qu’à une animation réaliste en 3D.

On pourra reprocher à Ari Folman d’avoir voulu trop en dire, trop montrer dans ce film. En effet, s’il est au début plaisant et facile à suivre, le propos du Congrès se complique après le basculement dans la partie animée qui risque d’en faire décrocher plus d’un. De plus, la poursuite en parallèle de deux intrigues pourra faire passer totalement à côté de la fin (comme moi) ceux trop concentrés sur le propos science-fictionnel. Enfin, l’assimilation de la partie animée ne se fait que progressivement, et parfois de manière trop didactique.

Cependant, cette partie animée est d’une inventivité folle, renvoyant parfois au Jardin des Délices de Bosch par son foisonnement incroyable de personnages, d’objets, de lieux. Totalement vertigineuse, cette partie du film présente une série de mises en abyme de la pensée et de l’expérience psychique dans ce monde mental, avec notamment des scènes de cauchemar.

Le Congrès est donc un film vertigineux, projet ambitieux et mené avec brio malgré quelques maladresses. C’est une expérience cinématographique unique, ardue, éprouvante mais indéniablement belle et sensible, cri d’alarme pessimiste sur l’avenir du cinéma.

Le Congrès, film d’Ari Folman

Distribution: ARP sélection

Langue: Anglais

En salles depuis le 3 Juillet

Je vous renvoie au twitter de Michèle Halberstadt, distributrice chez ARP (@ArpSelection): @LaCastafiore

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