Belle de loin : sur « The Neon Demon » de Nicolas Winding Refn 0


    image

    De toutes les figures de mortes-vivantes vues sur nos écrans récemment (Juliette Binoche dans Ma Loute, Isabelle Huppert dans Elle), celle que nous présente le premier plan de The Neon Demon est peut-être la plus fascinante : Elle Fanning, figée dans une pose glaçante, s’offre à la caméra dans le relief d’une imagerie romantique morbide et vaniteuse. Son visage abondamment noyé sous le strass et les paillettes, la coulée de sang sur son cou qui ressemble à une parure kitsch et arty ; tous les oripeaux de la décadence ressortent admirablement bien sur la peau virginale d’une jeune fille comme statufiée dans une affiche panoramique que l’on aurait arrachée aux ténèbres de la ville, celles-ci s’esquissant progressivement à l’arrière-plan du cadre, comme émanant mystérieusement de ce corps sans histoire, tandis que la caméra recule pour dévoiler l’indigence de la mise en scène. Loin de n’être qu’une métaphore balourde de l’univers de la mode comme fossoyeur de la pureté, ce plan inaugural annonce tout le programme de The Neon Demon : mettre la beauté à l’épreuve de la caméra, instrument de mise à mort qui menace constamment de la ternir tout en cherchant à l’étreindre. Et c’est fort de cette interrogation profonde que NWR réalise avec The Neon Demon un film peut-être encore plus sournois et radical que son précédent, le déjà très retors Only God Forgives : au plus près de ses actrices, il se livre non seulement à une dissection de leur corps comme pur objet de cinéma, mais aussi à une remise en cause amusée de sa mise en scène comme dispositif destiné à produire et à communiquer une expérience esthétique. L’aplomb avec lequel les tableaux – stroboscopiques, sur-éclairés – se succèdent dans une débauche d’effets de style n’est ainsi rien qu’un peu de poudre jetée aux yeux du spectateur par NWR, qui dissimule une inquiétude patente : de même que Jesse reçoit avec une incrédulité parfois mal contenue un déluge de compliments relatifs à sa plastique, le cinéaste paraît toujours enclin à remettre en cause sa maestria en la confrontant à une folie démiurgique (presque démoniaque), en la faisant ployer sous la furia d’une quête déraisonnable de l’illumination.

    C’est en ce sens que The Neon Demon est un grand film de dévoration(s) ; moins celle d’une actrice encore jeune par le regard prédateur de son metteur en scène (comme pourrait le suggérer le champ/contre champ sur lequel s’ouvre le film), que l’absorption d’une certaine image de la beauté par ses reflets diffractés dans un espace aux contours entièrement malléables, comme les traits d’un visage (et The Neon Demon s’engouffre tout entier dans les pores ouverts par cette dilatation épidermique et abstraite). L’omniprésence des miroirs tout au long du récit ne saurait donc être réduite ni à un symbole du narcissisme contemporain, ni au stigmate maniériste d’un tic de mise en scène : ils en constituent la chair même. C’est en effet toujours dans le climat pesant d’une concurrence entre l’image saisie par la caméra et ses doubles spéculaires que NWR se situe pour orchestrer sa tragédie minimaliste. Le corps de l’actrice apparaît alors dans toute son évanescence : à la fois présence tangible à travers laquelle le matériau filmique s’incarne complètement, et vision spectrale à demi plongée dans les limbes d’un infra-monde numérique, comme le montre cette belle séquence où Elle Fanning contemple, à la fois stupéfaite et subjuguée, son Doppelgänger venir à sa rencontre dans l’inscription d’un triangle fluorescent, en suspension dans un espace sans repère. Si les personnages de The Neon Demon recherchent aussi éperdument l’assentiment des miroirs, ce n’est dès lors pas pour y trouver le signe d’une confirmation béate, mais au contraire pour y déceler celui d’une inquiétude : c’est dans la mesure même où l’on en fait l’expérience que la beauté exige que l’on en soit le spectateur et le juge avisés, à l’affût de la moindre anomalie susceptible de faire basculer l’onirisme vers le cauchemardesque, l’harmonie vers le carnavalesque.

     Ce n’est donc pas un hasard si dans The Neon Demon, le mannequin est simultanément acteur et spectateur de la mascarade orchestrée avec un sérieux liturgique par les prêtres de la beauté (et, partant, avec une ironie déchaînée par Nicolas Winding Refn), comme l’atteste tout particulièrement la scène de l’audition (mais l’on pourrait aussi citer ici celle du shooting final, dans une variante plus foncièrement gore), où les regards apeurés et en même temps plein de morgue des rivales traduisent bien cette tension – qui est à l’œuvre dans l’image – entre traque de la perfection (et, pour NWR, du cliché, dans tous les sens du terme) et hantise de l’étrange, du débondement ; du baroque, en somme. Et la mise en scène de Nicolas Winding Refn est au diapason de cette dualité : elle est véritablement tourmentée par une oscillation schizophrénique entre fascination pour ses propres images; pour les effets esthétiques qu’elle a elle-même produits, et quête mi-amusée mi-angoissée du léger décrochage qui viendra la déranger dans le confort de sa suffisance pour venir produire l’étincelle inattendue, la vision inouïe. C’est pour cette raison que le parti-pris de NWR s’avère extrêmement convaincant : si sa caméra (mais comme il en faisait en quelque sorte l’aveu dans le premier plan) semble par instants se complaire dans une fascination extatique et morbide pour la beauté figée, scellée dans sa perfection monolithique, c’est pour mieux être bousculée par la vivacité et la souplesse déroutantes d’une actrice (Elle Fanning) qui a le don de la métamorphose. Si Nicolas Winding Refn accompagne la jeune fille dans toutes les circonvolutions de son inconscient criblé de doutes, ce n’est donc pas sans crainte : il semble toujours se tenir à une certaine distance de sa beauté inassignable (littéralement : on ne saura jamais d’où vient Jesse – si ce n’est des ténèbres urbaines entrevues dans le premier plan), comme pour, paradoxalement, mieux l’approcher. De fait, ce n’est pas sans ménager une certaine Verfredmung à teneur presque documentaire que le cinéaste filme la montée en puissance de Jesse, car, tout en montrant la mue de l’adolescente, il exhibe les coulisses de sa sublimation : son corps n’est finalement jamais aussi hypnotisant que lorsqu’il se trouve mis à distance par l’entremise de divers artifices (lumières, maquillages, béquilles virtuelles et numériques…) comme la scène de la première entrevue avec le photographe le synthétise brillamment. Dans sa nudité la plus fondamentale (exacerbée par celle du décor), Jesse n’est rien qu’une figure quelconque, une femme sans qualité. Ce n’est que sous le regard sombre (noirceur alors accentuée par l’obscurité de l’arrière-plan) d’un Pygmalion défiant que le visage de Jesse va gagner toute sa valeur, puiser toute sa richesse des potentialités qu’il recèle. Richesse dont le stigmate serait au fond cet or dont elle n’est peut-être pas tant enduite que déjà recouverte, fût-ce virtuellement. Par-là même, Jesse apparaît profondément équivoque : si elle n’est belle que tant qu’elle est vue par le prisme d’un regard artificieux, sa beauté menace constamment de s’abolir dans l’insistance même de ce regard qui nie la banalité du corps en le mettant à distance. C’est ce qu’expose Nicolas Winding Refn de façon éloquente dans la scène de l’entretien qu’a Jesse avec l’agent de casting (Christina Hendricks, absolument géniale dans sa très courte apparition) : leur conversation, filmée de façon classique en champ/contre champ, donne l’impression d’une proximité entre les deux personnages (proximité qui, autorisant un discours performatif, produit véritablement l’illusion et la fiction de la beauté), avant qu’un plan d’ensemble ne vienne dévoiler la distance qui les sépare l’une de l’autre dans l’espace du cadre.

    Dès lors, à qui s’adresse la beauté paradoxale de Jesse ? À quelle entité douée d’une hauteur de vue suffisante le spectacle de son corps idéal (dans tous les sens du terme) serait-il destiné ? La scène de la mort de Jesse délivre peut-être une réponse énigmatique. C’est à l’immensité insondable du firmament que la jeune fille s’en remet, comme si elle y voyait son reflet ultime : une étoile peut-être déjà éteinte et dont la caméra ne pourrait plus saisir la beauté qu’à l’état de vestiges immémoriaux, dans l’abstraction d’un éloignement inhumain. Aussi n’est-il pas très étonnant de voir l’épilogue de The Neon Demon prendre la forme d’un assemblage écliptique : la désertion de Jesse annonçait au fond l’engloutissement de ses reflets vicieux par une vision de la beauté aussi allégorique que totalitaire. C’est ainsi avec une cruauté non dénuée de plaisir que NWR contemple ses poupées interchangeables agoniser puis finir noyées dans un bain de lumière numérique (sang lunaire de Ruby, eau turquoise de la piscine qui déclenche le malaise de Gigi), tandis que la métempsycose inattendue de Jesse en Méduse hollywoodienne qui sert de conclusion au film, constitue la métaphore parfaite de l’ambition de Nicolas Winding Refn : rien moins qu’ hisser l’éblouissement du spectateur à un degré de pétrification tétanisante en le confrontant à l’horreur de la perfection.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>