Comptine de printemps 0


CLAIRESCAMERA

A peine remis du court mais percutant Grass que j’ai découvert à la Berlinale il y a peu, je tombe sous le charme d’un nouveau Hong Sang-soo. La Caméra de Claire, sorti depuis mercredi en salle, deuxième collaboration du cinéaste avec Isabelle Huppert, après In Another country (en 2012). L’anglicisme du titre renvoie bien sûr à l’appareil photo (un Polaroid) que Claire (Isabelle Huppert) promène avec elle dans les rues de Cannes : boîte magique qui, comme on le verra – ou plutôt, le pressentira – au cours du film, est aussi une sorte de machine à réparer le temps.

Au-delà du récit fantastique qui a beaucoup été commenté, ce qui m’a le plus frappé dans La Caméra de Claire, est que cet onirisme doux sert ici une représentation très sensible du monde du travail, et plus spécifiquement dans le milieu de la culture (le personnage de Kim Min-Hee travaille pour une société de production/distribution dont l’un des réalisateurs est présent au Festival de Cannes), où affects et affaires se mêlent dangereusement. La précarité des moyens de réalisation du film semble alors épouser la précarité aussi bien matérielle que sentimentale de cette jeune femme à la fois bien pragmatique et plutôt rêveuse. La présence des chiffres est à ce titre assez remarquable : lorsque Claire, la professeur de musique/photographe à ses heures perdues, aborde Manhee (Kim Min-hee) sur la plage pour la première fois, les deux femmes commencent à parler de l’activité de la seconde – les ventes de films. Le dialogue tourne un peu en rond de manière à la fois absurde et drôle (c’est ennuyeux de vendre… On ne devrait rien vendre du tout, etc…) puis, progressivement, se transforme en comptine mi-décalée mi-puérile entonnée par Manhee : « one two two, three four four, fiiive (etc…) ». Tous les chiffres sont importants, à plus forte raison lorsqu’ils jouent un véritable rôle dans la confrontation des images (les fameuses répétitions/variations d’une même scène chères à Hong Sang-soo) – lorsqu’on extrait celles-ci d’une pure succession mécanique qui assurerait la cohérence du récit. Voilà ce que le réalisateur semble vouloir nous dire avec cette fantaisie faussement légère d’un peu plus d’une heure.

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