Critique « Le Manuscrit trouvé à Saragosse » 0


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Ce film du réalisateur polonais Haas (école de Lodz : Polanski, Kieslowski) relève un défi absolument fou et à l’ambition démesurée: rendre compte, à l’écran, du foisonnement de l’imaginaire romanesque, fantastique et baroque du roman éponyme de Jean Potocki (auteur français d’origine polonaise), chef d’œuvre de la littérature. Le livre se présente comme une imbrication d’histoires et de contes les uns dans les autres, relevant de la mise en abyme, à un point tel que cela relève du vertige pour le lecteur, qu’on ne sait plus où commence la réalité du roman et où elle finit (l’auteur s’est certainement inspiré de la littérature baroque telle que le pièce de Calderón, « La vie est un songe »). Mais comment, justement rendre au cinéma ce foisonnement d’histoires, sans en perdre la magie ? La plupart étant narrées par les personnages eux-mêmes, la menace du film uniquement dialogué ne pointait-elle pas ? Le réalisateur a su éviter l’écueil avec brio : les personnages racontent uniquement le début de l’histoire, pour annoncer un changement spatiotemporel, puis on passe sans transition au plan suivant. Si les lieux sont souvent les mêmes (l’essentiel de l’intrigue se déroule dans la contrée désertique et fantomatique  de la Sierra Morena, dont Haas a si bien su transposer l’atmosphère inquiétante et fantastique régnant dans le roman de Potocki), ils sont transfigurés par la vision, le point de vue du personnage qui les évoque. Quant aux décors, ils sont sublimes, souvent riches, et ajoutent à l’immersion du spectateur dans le film. Plus que tout, « Le Manuscrit trouvé à Saragosse » est un film de fantômes, de spectres, d’apparitions et de disparitions: il exalte à chacun de ses plans la nature même du cinéma: donner à voir des éléments et des personnages à priori inexistants, passés, mais immortalisés sur la pellicule. La magie baroque du roman transparait non seulement à travers les multiples mises en abyme, mais plus encore à travers la somptuosité de la mise en scène, les décors souvent labyrinthiques, et un scénario absolument génial, qui, s’il s’éloigne beaucoup, vers la fin, du roman, révèle son lot de surprises, de retournements, qui finiront par perdre le spectateur aussi bien que son personnage principal, qui sombre dans la folie. L’ambition formelle et cinématographique  du film est également traduite par le recours régulier aux longs plans-séquences et à une chorégraphie impeccable des acteurs dans le cadre (beaucoup de plans ressemblent à des tableaux). On saluera également l’ingéniosité de la bande sonore, alternant entre expérimental et musique d’accompagnement classique : elle n’est pas sans rappeler le formidable travail de Chico Hamilton sur la bande originale du « Repulsion » de Roman Polanski. Pour conclure, « Le Manuscrit trouvé à Saragosse » est un film important dans l’histoire du cinéma baroque et d’aventure, malheureusement trop méconnu, tout comme l’excellent roman dont il est tiré (la parution récente dans le collection l’imaginaire chez Gallimard devrait y remédier quelque peu). Il constitue une forme d’éloge à la magie du cinéma, de son pouvoir d’évocation et du voyage imaginaire qu’il constitue. Mais il est aussi une critique du rationalisme et de l’héroïsme (il sont sans cesse remis en cause et ridiculisés); le premier, à vouloir tout expliquer, et à refouler systématiquement le surnaturel, s’impose comme un ennemi à la création, à la poésie et à l’imaginaire, et le second, trop obsédé par le courage, s’enferme dans un cercle étroit, vain, prétentieux et ridicule de certitudes et de clichés.

DVD Malavida distribution (2001) Master issu de la restauration par Martin Scorcese (mais relativement abîmé)

Disponible en Polonais sous titré français (1.0 dolby digital)

Livre disponible aux éditions Gallimard dans la collection L’imaginaire

Durée 180 minutes

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