Duelle 0


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A la faveur d’une soirée de transition hiver – printemps (si ce n’est : été précoce – derniers restes d’hiver avant le printemps), je revois Black Swan de Darren Aronofsky, qui, à 14 ans, avait été ce qu’on appelle un « choc », parfois une « claque » (quand je circulais dans les couloirs du métro parisien, c’est sans doute le mot que je croisais le plus souvent – imprimé en très gros caractères, gras, comme pour produire d’emblée et de façon performative la claque promise par l’affiche du film). Bien sûr, j’avais vu plus jeune des films qui m’avaient marqué et que je porte aujourd’hui en bien plus haute estime que celui d’Aronofsky. Beaucoup de Chaplin; Hitchcock, de toute évidence – Fenêtre sur Cour, Les Oiseaux ; je ne crois pas que j’avais encore osé regarder Psychose, même si l’envie, vraisemblablement, était là. Sur la route de Madison ; Un monde parfait et beaucoup d’autres films d’Eastwood, au milieu desquels le curieux Minuit dans le jardin du bien et du mal m’était longtemps resté en mémoire. J’ai le souvenir à la fois net et imprécis d’avoir eu la chance de voir au cinéma et en 35mm, en CM2, La Prisonnière du Désert de John Ford, grâce à un instituteur passionné de westerns. Des films plus mineurs, aussi, que j’ai dû oublier depuis lors. Mais, aussi forts et réussis soient-ils, ils restaient la plupart du temps des « films du samedi soir », que je regardais sur la télé du salon, après la semaine de cours. Pendant longtemps, j’ai appréhendé l’espace de la salle de cinéma. Vers trois ans, j’avais été profondément traumatisé par une publicité diffusée dans le lot de bandes-annonces précédant la séance, et dans laquelle un homme (ou une femme ?) se transformait en dragon à une vitesse spectaculaire, dans une salle de bains, après le lavage de dents. Mais je déforme peut-être. Même si je pouvais apprécier d’aller au cinéma de temps à autres, j’avais toujours énormément de mal à m’habituer aux conditions matérielles de la projection : l’écran me paraissait trop large, le son trop fort, je sursautais facilement. Je ne pouvais pas supporter la vue du sang alors que, sur mon propre corps, elle ne m’effarouchait pas. Probablement une question d’agrandissement et de démesure, deux mots que j’ai dû intimement associer à celui de « cinéma » pendant mon enfance. Quand, au CDI de mon petit collège de province, j’entendais mes camarades de classe parler de L’Exorciste ou des derniers épisodes de Saw, pendant qu’ils décrivaient avec une délectation étrange les moments les plus gores et les scènes de torture, je me disais que je devais être une authentique anomalie.

D’aussi loin que je me souvienne, Black Swan est le tout premier film que j’ai tenu à aller voir au cinéma alors même que j’appréhendai quelque peu sa « teneur » en violence. Et c’est sans aucun doute le premier film « visuellement » violent que j’ai vu de ma vie. Je ne sais pas d’où cette envie m’est venue. Une amie m’en avait peut-être parlé en des termes élogieux. Ou j’avais déjà vu la bande-annonce, et une ambiance particulièrement prometteuse en émanait (tons pastel assez froids, lumière un peu faible) qui me rendait impatient de m’y enfermer, de m’y emmitoufler. Plus ou moins consciemment, j’étais en fin de compte à la recherche d’un lieu où je puisse voir sans craindre d’être vu. En cette année de troisième, je perfectionnai la méthode expérimentée un an auparavant pour contenir – dans les limites du possible – l’angoisse : dans la cour de récréation, j’enlevais mes lunettes. Devant mes yeux faibles, le visage des autres n’était plus qu’un agglomérat indistinct qui ne me regardait plus. Là, même proche de l’écran, je n’avais d’autre choix que de les garder : sans les lunettes, plus de spectacle.

 A l’entrée du petit cinéma d’art et d’essai de la ville, scotchée au comptoir de la caisse, une affichette, je reproduis de mémoire : « Avertissement : interdit aux moins de 12 ans, le film BLACK SWAN, actuellement à l’affiche, comporte des scènes particulièrement violentes mêlant fantasmes et réalité et qui sont susceptibles de perturber les spectateurs les plus jeunes. » Je suppose que le film attirait beaucoup d’adolescents et d’adolescentes auxquelles la patine un peu « rose » de la photographie, mise en avant par la bande-annonce, semblait peut-être s’adresser de façon privilégiée.

Pendant 1 h 50 j’étais sous état d’hypnose : à aucun moment je n’ai détourné le regard, alors que le degré de violence de la mise en scène dépassait de très loin tout ce que j’avais pu voir jusque-là. Sans doute ai-je eu l’impression que le film me regardait frontalement, lui aussi : parmi toutes les thématiques brassées par le récit, celle de la difficulté à regarder et à se regarder est, de loin, l’une des plus soigneusement traitées par Darren Aronofsky. Dans un moment de révélation un peu naïf, mais très intense, j’eus pour la première fois le sentiment d’avoir vu un film de cinéma qui, en plus d’être un divertissement prenant, était aussi une œuvre d’art. Aujourd’hui, le problème est plutôt de savoir si le film en question est une œuvre d’art réussie, et je ne crois pas que ma réponse serait aussi univoquement positive qu’à l’époque, pour employer un euphémisme prudent. En tous les cas, Black Swan fut le film grâce auquel je compris l’intérêt du cinéma dans la restitution d’une expérience subjective de la réalité. L’une de mes seules réserves, qui n’en était pas complètement une, concernait la temporalité relativement abstraite du récit : je trouvai qu’on ne pouvait pas bien déterminer sur quelle ampleur temporelle il se déroulait, j’avais l’impression que les différentes étapes de la création du ballet passaient extrêmement vite, trop peut-être pour que l’ensemble paraisse vraisemblable. Mais l’idée d’un temps déphasé ou déréalisé n’était, du reste, pas inintéressante eu égard à la tonalité du film.

Entre-temps j’ai acquis une culture cinématographique plus conséquente, et mes goûts ont eu le temps d’évoluer par ailleurs. Deux données étroitement corrélées qui potentiellement peuvent mettre en danger l’enthousiasme ressenti à la première vision du film. Quand je le redécouvre ce soir-là, je revois nettement mon appréciation initiale « à la baisse » en ce qui concerne la mise en scène, le découpage et la bande son. Beaucoup de choses qui m’avaient impressionné à l’époque me paraissent totalement ringardes ou platement amenées aujourd’hui et il y a vraiment un certain nombre de passages (les scènes avec la mère, la surenchère sur le rose, le sound design envahissant, certains effets spéciaux comme les dessins qui bougent, etc) qui frôlent la désinvolture « camp » (peut-être involontaire).

Pour autant je ne qualifierais pas cette « re-vision » de « déception » : le film, alourdi par ses boursouflures innombrables et sa pesanteur psychologique, maintient quand même une ligne « efficace », il a une singularité indéniable et une sincérité touchante dans sa réflexion – en partie maladroite – sur l’idée de perfection (la dissonance entre la forme parfois foncièrement ingrate du film et la rigidité perfectionniste de Nina) qui le rendent attachant. Et puis je reste sûrement attaché à lui pour des raisons que d’aucuns qualifieraient d’extra-cinématographiques. Celles-ci sont pour moi néanmoins profondément « enracinées » dans le cinéma et décisives pour la relation aux images animées que j’ai développée par la suite : grâce à ce film, j’ai ouvert un livre de Dostoïevski pour la première fois de ma vie et me suis plongé dans une lecture fascinante, celle du Double ; j’ai découvert Powell/Pressburger, Lynch, Cronenberg, le Polanski « première période »… et compris que le cinéma, même hollywoodien, n’était pas qu’une industrie.

Finissons sur une note pleinement positive : en dépit d’une certaine tendance à la typification caricaturale, Black Swan témoigne d’une vraie finesse psychologique dans sa mise en scène du motif du double. Dès la première apparition de Lily (Mila Kunis, qui joue la nouvelle recrue de la compagnie), très tôt dans le film, lors du trajet en métro de Nina, le rapport dual ou spéculaire entre les deux personnages est simultanément posé et mis en doute. Posé : Nina se ramène les cheveux derrière l’oreille ; au même moment, la fille inconnue, dans l’autre wagon, et qui de dos lui ressemble un peu (stature similaire, chignon), effectue le même geste. Mis en doute : la sécheresse du montage laisse supposer qu’il ne s’agit, au fond, que d’une coïncidence des plus banales – la grande ville rassemble les doubles. La suite du film, dans ses meilleurs moments, affine cette intuition et, à chaque fois que Lily semble devenir le reflet fidèle de Nina, Aronofsky introduit un décrochage sensible qui brouille l’égalité duelle alors suggérée. Nul doute que si le film s’était appliqué à la seule mise en forme de cette idée percutante, il aurait pu être fascinant du début à la fin.

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