Je suis resté à l’Est 0


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Le 5 janvier dernier ainsi qu’hier (le 9), j’ai eu le grand plaisir de présenter Western, de Valeska Grisebach, au cinéma Les Lobis (à Blois), et de discuter avec les spectateurs à l’issue de la séance. La première fois devant une vingtaine de personnes, pour la plupart des habitués du cinéma qui venaient découvrir la dernière « nouveauté » (façon de parler, puisque la sortie officielle du film datait du 22 novembre) art et essai. La seconde devant une classe de BTS Assistants de Manager du lycée Dessaignes. Dans les deux cas, le dialogue fut passionnant : on pouvait sentir entre les murmures qui recouvraient partiellement la musique du générique de fin, les silences tendus et les regards profonds, l’amorce d’un effort intellectuel pour mettre des mots sur les images. L’exercice est moins simple qu’il n’y paraît, surtout lorsqu’on veut rester proche de nos perceptions : aussi chargée de symboles soit-elle, une image de cinéma reste un ensemble hétérogène que seul un discours « critique » ou « historique » peut ramener dans des contours plus restreints, dans un cadre intelligible requis par l’expression en public. Il faut alors trouver le juste milieu entre la prise en compte des remarques singulières, parfois étonnantes dans leurs intuitions et dans la sensibilité dont elles témoignent, et l’autorité du récit objectif (pour le dire très hâtivement) qui prolonge ces pointillés impressionnistes en un schéma d’ensemble, clair, net et (peut-être trop) précis.

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«Comment mettre en scène un visage qui dissimule beaucoup d‘émotions, qui peut paraître très froid, mais qui, précisément à travers cela, communique beaucoup de sentiments. »(Interview que j’ai menée avec la réalisatrice pour Critikat.com)

C’est en ces termes que Valeska Grisebach résume l’impulsion première qui l’a menée sur le territoire du western, et il faut en considérer toute la modestie : pas de volonté de refaire, en 2017, un western classique. Pas plus qu’il ne s’agirait de déconstruire le western classique. Pas de fétichisme ni d’iconoclasme opportun, juste un désir tout subjectif, celui d’une spectatrice qui souhaite filmer l’objet de sa fascination.

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Bien sûr, les présentations du film en public exigent que l’on revienne, fût-ce rapidement, sur la position de la réalisatrice face au western dit « classique ». On égrène les thèmes, les tartes à la crème (Cow-boys, Indiens, règlements de compte) pour mieux arriver à l’essentiel, c’est-à-dire dans ce cas un faisceau d’impressions :

La façon étrange qu’a la réalisatrice de filmer Meinhard uniquement de biais ou de dos lorsqu’il arrive, avec le cheval qu’il vient de voler, dans le village bulgare.

La beauté, la profondeur de la nuit où prend racine le paysage mental subtil qui se déploie dans le film – comme un bruit de fond, la proximité des Bulgares qu’on devine toujours dans les scènes «entre Allemands ».

La musique, le regard de Meinhard.

Même si je comprends le projet de la réalisatrice, je n’ai pas aimé, ça manquait trop d’action à mon goût.

La musique et la gestuelle qui m’ont rappelé mon pays (la Serbie).

La fin est un peu surprenante, elle m’a un peu dérouté.

La rencontre entre deux peuples, deux cultures.

Je n’ai pas trop aimé… C’est pas vraiment quelque chose de précis, plutôt une impression d’ensemble, c’est le film qui est réalisé comme ça. Je pense qu’on n’est pas le bon public.

C’est vrai que la fin m’a surprise, mais si elle avait été différente, le film aurait sûrement été plus proche d’un western classique. Finalement c’est bien, comme ça, avec la musique…

Au début, quand on nous a annoncé qu’on irait voir un « western », j’étais un peu dubitative. Je m’imaginais déjà qu’il y aurait des armes, de la violence, beaucoup d’action. Et en fait non, j’ai été positivement surprise.

(montage de citations de spectateurs, tirées des discussions à la suite de chacune des deux séances).

Certes, je cite beaucoup l’œuvre de Ford : le drapeau allemand hissé au sommet du camp, vers le début du film, comme un clin d’œil assez sobre à la scène finale de Sur la piste des Mohawks, apothéose d’un patriotisme ici renvoyé à sa nature proprement mythique, fictionnelle (le héros, face à la nature bulgare, dans une pose trop romantique pour être vraie). Les plans où l’on voit Meinhard assis à la terrasse du bar, de jour comme de nuit, occupé à fumer sa cigarette ou à boire une bière : réincarnation confondante du Henry Fonda de La Poursuite infernale.

 Mais curieusement, j’en reviens toujours à des westerns qui s’octroient des excursions prolongées dans les marges du genre, jusqu’à ne plus vraiment ressembler à des westerns. Au fil des visions successives, Western me fait ainsi beaucoup penser au Passage du Canyon de Jacques Tourneur, du moins au souvenir qu’il m’en reste, probablement parce que le précédent long-métrage de Valeska Grisebach en renvoyait déjà des échos troublants. Chez Tourneur comme chez Grisebach, il y a en effet cette même façon de laisser le fil de l’action à l’arrière-plan du récit et de recentrer le regard sur les tourments amoureux, intérieurs, que sais-je, du héros. Jusqu’à ce que le film ne raconte plus qu’une chose : partir ou rester ?

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Illustrations réalisées par l’auteur de cet article.

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