La douce et la balance 0


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J’ai lu la nouvelle de Dostoïevski il y a un peu plus de deux ans, c’était un soir d’été. Au-dessus du lit, il y avait une icône bon marché à la peinture un peu écaillée où l’on voyait la Vierge et l’enfant. Sur la couverture du livre, le titre en lettres jaunes : Une femme douce. En dessous, dans un cadre autocollant, une photographie en noir et blanc : une porte vitrée dans un appartement et, dans l’encadrement d’un carreau, le visage d’une jeune fille au regard légèrement voilé de tristesse et à l’expression indéchiffrable : c’est Dominique Sanda.

Longtemps, j’ai donc imaginé « la douce » sous les traits de cette actrice discrète, et j’ai rêvé des nuits entières de voir le film de Robert Bresson – qui est certainement le réalisateur qui a le mieux saisi l’esprit des fictions dostoïevskiennes. Aussi est-ce avec joie que, sautant sur l’occasion, je me suis rendu mardi dernier au cinéclub de Marie-Anne Guerin et Pierre Eugène organisé à L’Archipel autour d’une projection de la version restaurée d’Une femme douce (1969). À l’issue de la séance, lors de la discussion entre les deux critiques, le mot qui est le plus souvent revenu fut « étrange », comme si toute l’intelligence du discours se heurtait, à chaque phrase, à l’état de sidération assez fou dans laquelle le film parvient à nous plonger, alors même que les premiers plans semblent nous accueillir en terrain connu : il n’y a que Bresson pour filmer avec autant d’insistance des mains, des pieds, des objets en branle tandis que des voix monocordes et inassignables commencent à tisser un récit.

Le plus flagrant dans le film est très certainement l’omniprésence des portes et des ouvertures en tous genres qui ouvrent un passage au regard en même temps qu’ils renvoient le spectateur à son impuissance de témoin : des portes, vitrées ou non, une fenêtre ouverte qui reviendra à la fin du film, un paravent à travers lequel le narrateur scrute de façon singulière la jeune fille malade – sans oublier la très étrange porte de la salle de bains.

On retrouve aussi, quoi que de façon peut-être moins violente que dans d’autres films (comme L’Argent), cette figure de style toute bressonienne : prolonger la bande sonore d’un plan sur le plan suivant, comme si un plan empiétait littéralement sur le ou les plans futurs (voir la scène de la déambulation dans le Musée d’Histoire Naturelle). À ce titre, le plus émouvant est probablement la résurgence des cris de joie de Dominique Sanda, lorsqu’elle sautait sur le lit « conjugal » au début du film, dans la scène de la collision évitée de justesse sur l’autoroute : un crissement de pneus qui devient un crissement de plaisir.

Mais le détail qui m’a le plus fasciné reste cette balance d’un or remarquable, un peu pâle, qui trône sur le bureau du narrateur dans la première scène où il s’adresse au personnage de Dominique Sanda. Point de vue de Dominique Sanda : l’homme, assis derrière son bureau, occupé à équilibrer la balance avec toutes sortes de poids. Contrechamp : Dominique Sanda, elle compte les billets qu’elle vient de recevoir en échange des objets dérisoires qu’elle a tout juste mis en gage, devant laquelle on voit cette grande balance qui, loin d’être équilibrée, penche un peu du côté gauche. Bien plus tard dans le film, le personnage masculin fera une confession : « j’aimais notre inégalité ». N’est-ce pas là une synthèse parfaite du texte de Dostoïevski ?

Illustration par moi-même.

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