Le jeune Monsieur H (II) 0


A l‘heure actuelle, le problème était justement le suivant : le visage de H. ne se présentait à son hôte que sous un angle tout à fait bizarre, « mais par quel bout le prendre ? » se demandait-il en vain. Le profil gauche était tout en angles obtus, laissait apparaître nettement la concavité d’un nez protubérant – lequel avait longtemps valu à H. le surnom de « musaraigne » dans les réunions de confréries étudiantes tenues secrètes, au sous-sol de la bibliothèque universitaire – quand le profil droit ramenait toutes les lignes de la tête à un fatras étrange que le jeune Monsieur H. ne parvenait toujours pas à s’expliquer, même après sept longues années d’une amitié gérée à flux tendu, entre classement des (nombreux) carnets de notes et promenades interminables dans les allées du Schillerpark. Monsieur H avait un fort besoin de causer, mais il sentait encore en lui ce clivage d’âme impossible à gérer. Non seulement son visage avait  commencé à se démerder devant les yeux des autres, son âme brouillonne, en guise de véritable réunion de cœur et esprit, le fit parler tout seul, et cela même sans rien comprendre. A l’intérieur tout seul il lui renifla: «mais que veux tu? On a déjà tous les problèmes qu’on peut!». Ce disant, il sentit son œil gauche clignoter d’une manière légèrement imbécile. En fait, cette phrase aurait bien plutôt dû sortir de la bouche du poète H, se dit-il. Quelle histoire, il ne s’y retrouvait encore plus. Il ferma les yeux et tenta de pratiquer une lecture en Z de la situation – l’image de Madama A lui dansa dans l’âme. Elle n’avait, à coup sûr, jamais atteint son cœur, mais il l’avait en quelque sorte préparée à ce nouveau voyage, elle aussi. Comme toutes les choses finissaient par, tôt ou tard, trouver le chemin de son cœur et y rester coincées ! Elles tombaient par le gouffre qui séparait les deux moitiés de son âme clivée et rejoignaient son corazón, ainsi que l’appelait son amie de Pampelune, une Basque sans conscience politique. Mais à mesure qu’il gardait les yeux fermés, comme s’il eût espéré que par ce stratagème les visions obsédantes de Madama et de H. se trouveraient réprimées dans un recoin sombre de son lobe pariétal, c’étaient des persécutions visuelles et auditives toujours plus aiguës qui assaillaient Monsieur H. Lui revinrent en vrac des bribes de discussions amorcées et presque aussitôt avortées dans des couloirs du bâtiment E., où il avait son bureau, des murmures de réfectoire et des lignes intimidantes qu’il avait cru lire sur un coin de table, par un beau matin de printemps. « Mon véritable problème, ce sont mes cheveux» se dit-il, tout en sachant que son véritable problème à proprement parler était le visage, surtout le nez, de H – poète ou non – là où il se trouvait, avec un air content sur une immense colline de feuilles démultipliées à la manière phénoménologique. H avait d’ailleurs saisi un autre papier, et semblait avoir eu le temps de s’y absorber, pendant que le jeune Monsieur H se laissait dévoyer par les oscillations hésitantes de son âme, à l’aplomb duquel le cœur s’engraissait de tant d’images. Au-dessus l’esprit attendait la gueule ouverte un peu de nourriture. En vain… Le cœur plein était si peu charitable. Mais l’attention du jeune Monsieur H était maintenant toute à la manifeste absorption du poète H dans ces brouillons qu’il avait eu la légèreté de laisser traîner. Du partage, oui, mais pas comme cela !

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