Le jeune Monsieur H. – ou Monsieur H. à Pampelune (sur quelques papiers brouillés) 0


Texte du Missunnelig gruppe hébergé par mael-mubalegh.info

 

Hegelinos

Le matin commença plus tôt que d’habitude pour monsieur H., qui se réveilla brusquement à cause d’un combat de coqs par-dessous sa fenêtre. A peine les yeux ouverts, il réussit néanmoins à lire le titre sur la tranche du gros bouquin qui s’émancipait de l’étagère au-dessus de son lit avant de lui tomber dessus. Le titre se lisait ainsi: « Thuebingen ». L’espace d’un bref éclair, il crut y voir «Jena», mais ça n’était qu’une ombre. Comme on toquait à la porte, il ouvrit. Au moment où le visiteur posait un pied sur le parquet fraîchement ciré, une missive arrivait par la fenêtre avant d’atterrir sur le tapis persan. Monsieur H. se baissa pour la ramasser et la déposa sur le bureau, avant de se retourner pour accueillir sa visite. Il n’y avait là personne. Il passa la tête par l’embrasure et haussa les épaules, avant de s’asseoir au bureau avec un coupe-papier à manche d’ivoire. Au-dessus de l’enveloppe se penchait, courbée, une fine tige de linnée. Elle dépassait là d’un vase improvisé dans une massive chope. Au moment où il allait ouvrir, un raclement de gorge se fit entendre derrière son dos. Dans le large fauteuil, installé dans le coin le plus sombre de la pièce, se trouvait le poète H., contrastant son frêle corps et la douceur de son expression par une posture de pacha.

Sans en dire un seul mot, monsieur H. s’empressa de chauffer une casserole d’eau afin d’offrir une tasse de café éthiopien à son hôte inattendu et visiblement mal-rasé. Les coqs combatifs firent un pause au moment où le soleil faisait tomber un rayon sur le bureau où se trouvait maintenant un tas de papiers de couleur rose. Des petits papiers roses pliés en boule qui, en dépit de leur effrayante banalité, lui fournirent matière à ruminer quelques vieux bouts de réflexions. Si je désigne ce bout de papier, je parle en fait de tous les bouts de papiers; quand bien même il s’agirait de tous les «ce» bout de papier chiffonné, eh bien je parle en vérité de l’espèce «ce bout de papier» qui recouvre une infinité d’exemplaires plus ou moins interchangeables et non pas de ce petit bout de papier posé là, tout chiffonné, sur lequel j’ai négligemment gribouillé la description d’un coucher de soleil à Pampelune, le soir du 13 août. Mais au moment même où je dis cela, où je pense cela, je commets une insigne fiction, puisque cette maigre peinture de l’objet que j’ai à présent en face de mes yeux n’est – dans le meilleur des cas – qu’un double lointain et grotesque de ce bout de papier, chiffonné, rose, un peu passé, et qui se trouve à environ trois centimètres (à vue d’œil) du rebord du bureau, et qui ne sera jamais qu’une infinité terriblement générale de «ceci» et de «ce bout de papier».

Cela dit, le coucher de soleil à Pampelune avait été une expérience, en upplevelse. Il l’avait notée afin de pouvoir la partager au mieux, et la visite du poète H, était, à vrai dire, une excellente occasion. Mais il se ravisa : cet homme était un voleur d’images, il lui en avait déjà laissé échapper tellement. Certes, alors qu’il fit part de ce souci à G., quelques semaines plus tôt, ce dernier lui avait demandé : «Et celles que tu as gardées, qu’en as-tu fait ?». Qu’en avait-il fait oui, pas grand-chose, il fallait le concéder. Quelques beaux rêves tout au plus, mais tellement privés, lui qui ne rêvait que de partage. Entre-temps, le poète s’était levé et avait coupé le feu sous l’eau qui bouillait. Après avoir séjourné un court instant à côté de la gazinière, il se dirigea vers le bureau, sourit à Monsieur H., et saisit un bout de papier d’entre ses doigts.

«Ceci n’est qu’un brouillon, mais si vous voulez regarder…» fit monsieur H. en regardant ses propre mains. Les derniers jours il avait senti en lui un étrange écart, comme si son âme voulait se divertir à le contourner et le regarder par le dos.

Le poète jeta un coup d’œil modérément intéressé à la liasse de feuillets que H. lui lançait depuis l’autre bout de la pièce, il en attrapa un au vol et le parcourut rapidement du regard, pratiquant (il avait eu l’occasion d’exercer ce talent au cours des derniers mois, suite à sa promotion en tant que Privatdozent en invention poétique à la faculté des arts de Francfort) ce que d’aucuns appelaient la lecture «en z». La lecture en «z» était l’arme fatale contre Big Data, et était en cours de perfectionnement par une de ses amies et co-universitaires, Madama A. Le poète H. concevait pour elle un mélange de mépris et de respect et évitait de trop la rencontrer, afin de ne pas laisser ces sentiments prendre trop d’espace : il n’avait pas de place pour eux, tout comme il n’avait pas de temps. De quoi le poète H. était-il rempli ? C’était la question qui agitait à présent une des deux parties de l’âme clivée de Monsieur H.

MnG

En remplissant une nouvelle tasse de café pour son ami poète, Monsieur H. se mit à songer à l’étrange événement qui l’avait fait sortir de ses rêves une heure auparavant. Il y avait d’abord le bruit des deux coqs, et ensuite une incidence de bouquin. Monsieur H. ne pouvait pas s’empêcher de penser que ces deux moments constituaient les deux faces d’un seul moment, encore plus profond et uni, et qu’il lui importait à présent de démasquer; d’arracher à sa contingence sensible. 

 

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