Les bleus d’Adèle 3


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Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle, performance de Yves Klein (performance, 1959)

Auréolé d’une triple Palme d’or au dernier Festival de Cannes, La Vie d’Adèle est certainement le film le plus bouleversant et l’un des plus réussis de l’année.

Adèle est une adolescente comme les autres, tel que nous la présente Kechiche au début de son film ; elle se rend au lycée tous les jours, rate son bus, remonte son pantalon, mange et dort. Seulement voilà, dès la première scène de classe, la caméra du réalisateur s’attarde sur son actrice. L’isole, la cadre de près ; filme son silence au milieu du bruit des autres, signe distinctif qui l’extrait déjà du reste de ses camarades. On sent une intelligence mutique, une force du regard, une aspiration à une autre vie, sous cette touffe de cheveux négligemment redressés sur son crâne. Au moment de la transition décisive de l’adolescence vers l’âge adulte, l’éveil des sens accompagne celui de la réflexion, des questionnements relatifs à son émancipation, à ses envies et à ses désirs. Adèle, telle l’héroïne de Marivaux, ressent un manque, a l’impression de faire semblant ; plus particulièrement dans les relations amoureuses dont une expérience décevante avec un garçon. Adèle est plus Marianne que Marquise de Merteuil ; un bloc d’honnêteté, de force morale et de sensibilité brute qui fait face sans ciller aux épreuves de la vie. Une jeune femme incapable de mentir sur ses émotions, dont le visage en perpétuel mouvement trahit le moindre des sentiments. Adèle n’est pas un corps comme un autre, Adèle est un corps sentimental. Un corps émotionnel, qui tressaille au moindre choc, aussi infime soit-il. Ainsi, ses joues qui s’empourprent lors de son premier baiser avec une fille – suivi, lors de la cinglante négation, du même effet, mais qui apparaît alors intense, nerveux.

Tels Krimo dans « L’esquive » (2004), Slimane dans « La graine et le mulet » (2007), Adèle devra évoluer, se frayer une place pour finalement s’imposer dans la micro société cruelle, rigide, parfois aliénante que constituent la  classe – et l’espace du lycée plus globalement, avec tout ce qu’elle comporte de règles absurdes, de jugements définitifs et arrêtés. Face aux questions inquisitrices de ses camarades qui se présentent comme « ses amies », terrifiantes par leur intolérance, leur véhémence rétrograde, Adèle est une roche en fusion qui implose lentement jusqu’à la violence du corps ; sèche, brute, quand les mots ne suffisent plus. Quand ils deviennent trop cruels, atteignant un degré d’effrayante abstraction car vidés de leur substance, de leur force d’évocation. C’est peut-être par cet aspect que ce film marque un tournant dans la carrière de son réalisateur ; dans l’esquive, en effet, le langage était le moyen de la lutte comme celui de la séduction ; dans la graine et le mulet, c’était une joyeuse symphonie de voix comme le pouvoir de s’affirmer face aux autres. Dans la vie d’Adèle, les mots ont une importance toute relative face au langage du corps, qui permet au final une communication certes plus sauvage, plus animale, mais peut être plus directe avec l’autre.

Car Adèle s’est imaginé une destinée qu’elle considère comme inéluctable ; un oracle à l’accomplissement inévitable : transmettre. Adèle va progressivement s’ouvrir aux autres, s’enrichir par et pour les autres. Elle est sans cesse dans le partage ; de soi, comme de ses talents, qu’elle regarde avec modestie mais qu’elle enseigne et dont elle fait profiter les autres avec une volonté inouïe, sans heurt, allant perpétuellement de l’avant. Cependant, le manque qu’elle ressent va s’affirmer peu à peu, se matérialiser dans la mise en scène d’Abdellatif Kechiche sous la forme d’une jeune femme aux cheveux bleus, qui lui apparaît en rêve. C’est là la fascinante idée du réalisateur qui est développée avant la rencontre physique – plus précisément optique. Il instille en effet un sentiment de prémonition quant à l’importance de cette rencontre, à travers l’usage récurrent de la couleur bleue dans les détails du décor, les éléments des costumes : une écharpe, un mur, une bague, un sac… Il matérialise de plus cette prédestination de la rencontre (décisive) dans son montage très subtil ; la hang music de la scène de la rencontre débute dès le plan précédent, comme si elle résonnait déjà dans la tête d’Adèle avant même qu’elle ne l’ait entendue physiquement. C’est précisément dans cette scène fameuse que le talent de Kechiche apparaît dans toute sa splendeur ; il arrive, avec une mise en scène sobre, à rendre toute l’étrange solennité de cette rencontre, temps suspendu au milieu du flux de vie et de mouvement envahissant la ville, qui semble alors improbable, presque fantastique. À ce moment précis, le visage d’Adèle, cadré de très près, est d’une immense expressivité mais dégage aussi un mystère, une lueur secrète qui n’appartiennent qu’à elle.

Le coup de foudre qui s’empare alors d’Adèle semble la promesse de combler ce manque, ce vide qui est en elle. Mais la passion qu’elle va vivre, si elle est mue par un désir intense, ne deviendra pas exclusive au point de la détourner de ce destin qu’elle s’est tracé, et qu’elle poursuit comme un but ; la transmission. Emma, la jeune femme aux cheveux bleus, dégage une impression de liberté, d’indépendance qui attire immédiatement. La position relative d’Adèle par rapport à Emma est alors, se substituant à la figure du professeur de lycée, celle d’un maître et d’un disciple ; Emma joue de sa culture pour impressionner quelque peu la jeune Adèle, à l’esprit en pleine formation. Capable d’écoute perpétuelle, signe d’un enrichissement, d’une ouverture aux autres toujours plus grands. Seulement, là où Emma a eu besoin de Sartre et des existentialistes pour, d’un être essentiel, s’affirmer en tant qu’être existentiel ; Adèle trouve en elle la force de s’affirmer, ne dévie jamais du chemin de bonheur qu’elle s’est tracé. C’est dans l’amour pur qu’Adèle et Emma, en fusionnant leurs corps, semblent atteindre la communion de leurs âmes, de leurs êtres – plus que dans le dialogue. Ces scènes de sexe, si elles sont frontales, n’en sont pas pour autant obscènes (comme il a été souligné à plusieurs reprises dans l’édition de ce mois des Cahiers du Cinéma) mais au contraire d’une force et d’une beauté incroyables. Nous avons le sentiment, peut-être parce que les séquences se succèdent, que Kechiche sculpte dans les corps vivants de ses actrices, sublimés par la belle et douce lumière ; on assiste alors à un incroyable ballet de bras et de jambes avides de chair, recherchant passionnément le plaisir dans le moindre recoin du corps de l’autre. Les Cahiers du Cinéma ont fait une autre remarque : ils pensent que Kechiche rompt ici le pacte avec le spectateur en présentant Adèle sous un tout autre jour, comme un monstre de sexe vorace et bestial. Il n’apparaît nullement qu’Adèle se comporte en bête sauvage. Au contraire, ces scènes ne présentent pas froidement des corps déshumanisés, mais baignent dans une chaude humanité ; Adèle est en effet une jeune femme qui se donne toute entière, corps comme esprit, qui s’offre aux autres sans compter – dans une dimension moins sacrificielle que de partage, d’échange. Ces belles scènes de sexe atteignent enfin une dimension platonicienne ; tout comme le mythe des Androgynes dans Le Banquet, Adèle et Emma semblent, à la fin de l’acte, leurs corps encore entrelacés, fondus l’un dans l’autre, avoir retrouvé la deuxième moitié d’elles-mêmes dans le corps de l’autre, comme si elles avaient atteint un degré de paix, d’extase, de communion de l’âme et du corps. Cependant, Kechiche ajoute une dimension supplémentaire et d’une grande intelligence : si dans Le Banquet, les deux êtres complémentaires étaient de sexe opposée, dans La Vie d’Adèle, il parvient à évoquer la puissance de cette fusion entre deux femmes. Car peut-être plus encore que dans ses films précédents, Abdellatif Kechiche teinte La Vie d’Adèle d’un hédonisme communicatif ; s’il apparaît comme son film le plus lyrique, le plus ample, il n’en est pas moins ancré dans l’existence terrestre, dans les joies comme dans les peines qu’elle offre. Kechiche filme en gros plans ces bouches goulues qui mastiquent et les langues qui en sortent, qui parcourent l’épiderme et des lames de couteaux baignées de sauce bolognaise, ces mains qui agrippent des fesses potelées avec force avidité, et ces lèvres qui se happent mutuellement. Il donne à la nourriture une dimension presque orgiaque, ancrant sa mise en scène dans la vie la plus prosaïque. Adèle, gourmande, mange comme elle respire, dévore les plaisirs qui lui sont offerts avec une force, une volonté, une beauté bouleversantes. C’est également l’importance de la musique qui traduit la grande place accordée aux sens, aux sensations, dans le film. Celle qu’Adèle entend dans la rue lors de la rencontre, et qui apparaît dans le dernier plan, comme la mélodie mystérieuse et mélancolique de l’amour. La discussion qu’elle a dans le bus avec Thomas est également tournée vers la musique, mettant en avant la générosité d’Adèle, sa capacité à faire preuve d’un intérêt (qui ne paraît jamais feint) envers celui des autres.

Ce qui rend Adèle touchante, dans le film de Kechiche, c’est la complexité du personnage. Une forme de dualité qui n’a rien d’une opposition schématique, d’une séparation du corps et de l’esprit. Adèle est ancrée dans la vie, dans l’existence terrestre. S’adonne à tous les plaisirs sensuels, avec parfois la voracité quasi pantagruellique d’une ogresse. Cependant, loin d’être terre à terre, bêtement pragmatique, elle laisse son être tout entier se soumettre au règne des sentiments. Un cœur chaleureux plutôt qu’une raison froide. Et c’est cet aspect de la personnalité d’Adèle qui permet cette belle amplitude du film dans ses moments les plus lyriques ; rien qu’en cadrant de près le visage de son impressionnante, de sa terrassante actrice. Dans une belle scène dialoguée, lors de la seconde rencontre avec Thomas, en ville, elle évoque le fait qu’elle adore lire, non pas dans l’espoir de tout comprendre de l’œuvre, de tout analyser – chose qu’elle n’aime pas, considérant que tout le mystère disparaît avec une explicitation trop sûre d’elle – mais au contraire de laisser son cœur dominer son esprit. De le laisser divaguer, s’aventurer dans les zones obscures des émotions, des sentiments. Et c’est peut-être également la meilleure manière d’apprécier le film ; en se laissant porter par la puissance des sensations qui circulent entre l’œuvre et le spectateur, à la manière d’une Marianne à qui « quelque chose manque » (mais qui ne parvient pas à la définir), plus que d’une glaciale et glaçante Marquise de Merteuil qui se sert des mots comme d’une pointe acérée atteignant toujours leur cible. Adèle a le regard entre ciel et terre. Tourné vers un ailleurs inconnu, un idéal de bonheur, mais jamais totalement détourné des réalités de la vie. Au contraire, peut-être, d’Emma, dont les yeux bleus semblent perdus dans les signes d’Absolu que lui renvoient les nuages.

Le film met également en perspective un propos sur l’art et la culture qui est passionnant (comme souvent chez Kechiche ; la réflexion sur l’implication collective nécessaire au processus de création, et la satisfaction artistique individuelle qu’elle permet dans La Graine et Le Mulet ; le pouvoir clivant comme unificateur du spectacle et de la création artistique dans L’esquive). Emma et ses amis ont une vision exclusive de l’art ; ils en parlent entre eux, l’intellectualisent sans cesse, ne le partagent pas, livrant des interprétations tant stériles que pauvres et faussement intelligentes d’œuvres de maîtres tels Kokoschka ou Klimt – pourtant grands peintres des corps contorsionnés, tendus ou morbides , mais bels et bien vivants, dégageant une grande énergie, une tension palpable de la matière et des lignes en mouvement – qu’ils opposent en se basant sur des détails insignifiants (Klimt est-il fleuri ou non, telle est la question…). Certains vont même jusqu’à conceptualiser le plaisir sur lequel ils cherchent à tout prix à mettre des mots, à analyser froidement pour en ôter tout le mystère (chose heureusement impossible, en témoigne la mise en scène tout sauf psychologisante d’Abdellatif Kechiche). Au contraire d’Adèle, qui elle se donne toute entière aux autres sans compter, qui déteste les analyses trop poussées des livres qu’elle lit. Partage tant ses sentiments que ses impressions, ses mots. Ses connaissances.

Et c’est là que se pose la question fatidique de l’œuvre d’art – réflexion tant savoureusement masochiste qu’indirectement élogieuse envers l’artiste ; ici le réalisateur (ce dernier point dépendant de l’opinion que l’on a concernant la qualité cinématographique de La vie d’Adèle). Entre les toiles achevées d’Emma présentant des modèles figés, et Adèle elle-même, laquelle est la véritable œuvre d’art ? La deuxième option semble bien sûr la plus pertinente ; amenant alors à considérer le talent de Kechiche avec une admiration d’autant plus grande que l’on prend conscience du bouleversant tableau vivant, en perpétuel mouvement, qu’il aura fait d’Adèle tout au long du métrage. Kechiche, en portraitiste doué, dépasse ici les simples limites du cinéma et de l’art pour livrer un film hors norme, qui, par le sentiment perpétuel de vie, de force vitale, pulsionnelle et de mouvement qu’il dégage, semble à chaque instant déborder du cadre de l’écran pour envahir l’espace de la salle tout entier, comme un torrent, un flux d’émotions brutes qui jailliraient de la toile pour emporter chacun dans son onde houleuse et fracassante (en témoigne la superbe scène sensuelle au cinéma entre Thomas et Adèle, qui agit en effet de miroir avec le spectateur : le cinéma doit être le lieu de la vie, des sens et des émotions, plus qu’un écran infranchissable entre la fiction du film et la réalité extérieure). Parce qu’un portrait n’est rien sans son modèle, source de l’inspiration artistique, le réalisateur semble exprimer sa gratitude envers la formidable Adèle Exarchopoulos à chacun des plans. Il en dresse un portrait tant matiériste (la caméra scrute la moindre sécrétion qui suinte du visage d’Adèle, la moindre miette de matière organique ; bave, morve, salive, larmes, sauce, chocolat…) que sensible et lyrique (ces manifestations purement extérieures semblant exprimer les tourments intérieurs de l’esprit d’Adèle, renvoyant ainsi à l’image d’un corps sensible, fébrile, émotif, qui ne serait pas qu’un simple organisme, mais la beauté brute dénuée d’artifice et l’honnêteté d’une âme heurtée par ses salves d’impressions) ; le visage devenant, dans un parti-pris audacieux et sublime, le théâtre de l’événement dramatique tant qu’émotionnel (il impose alors une vision toute particulière de l’action : presque statique, rendue mouvante et électrique par cette circulation des fluides sur le paysage escarpé, tout en plis et en replis qu’est le visage d’Adèle). C’est sa façon de se mouvoir, de manger, de parler, de dormir, d’aimer, qui vont insuffler au film toute sa force vitale, sa folle circulation d’énergie entre des séquences paradoxalement découpées de manière brutale, archaïque. En même temps qu’il exalte le geste de l’artiste ; du peintre comme du réalisateur, ce portrait est également un touchant aveu de faiblesse, de défaite : ni Emma ni Kechiche ne réussiront à percer tout le mystère de la femme comme de l’actrice, ils ne parviendront pas complètement à dévoiler toute la beauté vivante et fébrile de sa chair mouvante.

Le spectacle de la vie comme de la fiction occupait une place importante dans les précédents travaux d’Abdellatif Kechiche. On se souvient de la scène de danse d’Hafsia Herzi dans le final de La Graine et le Mulet, où la sensualité du spectacle presque érotique, pleine de vie, faisait contrepoids au montage parallèle de la déchéance physique tragique du vieillard (avatar du créateur) qui tombait, essoufflé d’avoir trop couru. Cette scène remplissait également une autre fonction : séduire et rassasier les invités de La Source comme les spectateurs du film, partageant une même attente pleine d’impatience : celle du couscous, oublié par le frère nymphomane. Bien sûr, ne ratant pas sa cible, Abdellatif Kechiche parvenait à enivrer tout le monde par la beauté du spectacle – sublime Hafsia Herzi en état de transe, achevant de manière magistrale le film comme la figure de l’artiste, et détournant habilement l’attention de chacun sur le nombril vibrant de la jeune actrice. Dans l’Esquive, c’était paradoxalement la vie mouvementée de la cité – marivaudage digne du maître, qui constituait l’épicentre du drame, du spectacle ; théâtre de la fiction la plus intense qui surgissait dans la réalité la plus plate, la plus prosaïque. Dans la dernière séquence du film, la pièce était enfin montée ; coulisses, espace scénique et public se retrouvaient unis en un même plan, confondant ainsi dans un joyeux désordre (quoique teinté d’amertume) fiction et réalité. Dans La vie d’Adèle, le spectacle, et plus précisément l’exposition, recouvre une dimension moins généreuse, plus exclusive. C’est, pour les jeunes gens aisés, le moyen de se retrouver entre eux, avec une méfiance sourde, un mépris insidieux envers les nouveaux venus. L’œuvre d’art telle qu’elle est habituellement considérée est alors dépourvue d’âme, de chair. Une simple abstraction qu’on admire pour suivre le mouvement. Kechiche, dans son film, invite à une toute autre appréciation du spectacle – et de l’objet du spectacle, poursuivant avec grande cohérence le questionnement entrepris dans les deux films précités. Dans ces scènes d’expositions, qui sont au nombre de deux, le réalisateur s’attarde moins qu’auparavant sur les détails périphériques à l’objet principal de son attention ; des bribes de discussions à peine audibles, des engloutissements subreptices de petits fours lors d’un vernissage, sont tout ce que l’on peut apprendre de l’environnement extérieur au centre attracteur vers lequel converge le regard du cinéaste, et inévitablement celui de spectateur : Adèle. Dans la première scène de rassemblement, à la fois éthérée et réaliste, Kechiche filme le plat de pâtes préparé par Adèle comme le véritable lieu de l’agitation, de la vie, de l’impatience et des attentes, et non les œuvres d’Emma dont on verra à peine un fragment. C’est elle, Adèle, et le plat qu’elle a amoureusement, généreusement cuisiné qui est la véritable œuvre d’art. Un objet vivant et humain à admirer, à savourer, à dévorer du regard. Une mise en pâture parfois cruelle de son actrice (notamment dans les scènes de sexe) qui est probablement le passage obligé pour atteindre de tels sommets d’émotion, mais aussi une exposition bienveillante, somptueuse, dans un échange et un croisement de regards entre le réalisateur, son actrice et le spectateur. Dans la scène de vernissage, qui annonce la fin du film, la caméra suit les déambulations d’Adèle comme la prise de conscience progressive – mais toujours mystérieuse, qu’une rupture s’est produite. Une cassure belle comme une révélation lumineuse et douloureuse, marquée par l’entêtante mélodie du hang, qui éclot sous l’hypnotisant bleu de la robe s’éloignant au coin de la rue.

Bien sûr, il serait dommage de considérer La vie d’Adèle à la lumière de ses thèmes secondaires, sans évoquer plus en détails le cœur incandescent, radioactif, détonnant, du film : la passion amoureuse. Celle-ci va bien sûr trouver sa place dans le déroulement du récit initiatique, mais relève également de l’épreuve douloureuse, se muant bientôt en leçon de vie. Comme exprimé précédemment, Kechiche prend bien soin d’amener l’idée de la prédestination de la rencontre. Cet évènement doit avoir lieu dans la vie d’Adèle, déclenchant le passage décisif de l’adolescence vers l’âge adulte. Un ouragan qui la submergera par sa force destructrice, la brisera, mais l’aidera paradoxalement à trouver l’accomplissement dans la douleur, la force de devenir maîtresse de sa vie. De passer d’un être d’essence en voie d’existence à un être indéniablement existentiel. La force cinglante de la rupture (scène ahurissante, hallucinante, qui saisit par la vérité de son ton, par sa longueur presque insoutenable, par l’émotion intense qu’elle grave profondément en nous) n’a d’égal que les instants de bonheur que ces deux-là vécurent ensemble – car ils sont nombreux. Cette passion d’une dizaine d’années laissera une marque indélébile au plus profond d’Adèle, mais lui permettra de poursuivre le cours encore long et prometteur de sa vie en (ré)écriture perpétuelle.

Car la vie telle qu’elle est présentée dans le film revoie sans cesse à une arène, un cirque, un théâtre cruel de masques et de jeux pervers au sein duquel Adèle, toujours performante, doit jouer son rôle le mieux possible pour ne pas créer de remous trop forts, de discordes infinies (les questions perverses de ses « amies », sa première fois avec Thomas, la rencontre avec Emma). Toutes les épreuves qu’elle va devoir subir ne feront que ressortir de manière plus vive et contrastée son caractère combattif, obstiné, jamais victime ni complètement maîtresse des hasards et des heurts de l’existence. Il serait alors intéressant d’établir un parallèle entre cette série d’épreuves que Kechiche fait subir à Adèle dans l’espace fictionnel, et sa fameuse « méthode » si souvent décriée dans les médias. Il est troublant de constater à quel point, en effet, il atteint un si haut degré de vérité des personnages en étirant ses séquences. Cette dilatation du temps, que permet le cinéma, n’est pas ici synonyme de subterfuge, d’artifice, mais conduit au contraire à une authenticité du jeu, de la diction, des mouvements du visage qui sont d’un naturel rare. L’acteur apparaît alors comme un athlète en pleine épreuve sportive, commençant relativement calmement pour atteindre une très haute intensité de jeu. Plus la durée s’étire, plus l’acteur semble se débarrasser de toutes les afféteries et coquetteries du jeu, se faire plus à l’aise dans l’espace du film. Oublier que la caméra le regarde, brisant l’écran entre la réalité du spectacle et la fiction de l’histoire. Le film se fait alors plus dense, rassemblant de manière heurtée, frénétique, toutes ces durées comme autant de fragments de vie, et qui pourtant renvoient un sentiment de grande maîtrise et de grande habileté technique. Cependant, on aurait tort de ramener systématiquement la réalisation de Kechiche à un empilement de longues séquences. Au contraire, il laisse parfois sa caméra saisir au vol des instants de vie à dimension presque documentaire ; telles ces belles scènes de manifestations teintées d’une chaleureuse humanité ; les corps qui s’y heurtent et s’y frôlent, les voix qui s’y accompagnent dans un même mouvement, rares moments de fraternité et de joie collective.

La vie d’Adèle est enfin un film bouleversant sur le pouvoir de la transmission ; si les mots, comme exprimés précédemment, n’ont pas un pouvoir aussi grand que dans l’Esquive ou la graine et le mulet, ils occupent toujours une place importante. Adèle, en apprenant à ces enfants à lire et à écrire, leur livre par là même les armes les plus acérées qui leur permettront d’accéder progressivement à leur propre liberté. Des outils universels pour s’affirmer et pour s’écrire d’une encre bleue, pas complètement indélébile. Abdellatif Kechiche – encore dans une optique de questionnement de l’œuvre d’art, exalte le partage, la transmission, la générosité qui sont peut-être les meilleurs moyens de vivre l’art et ses vecteurs les plus fédérateurs : un enrichissement perpétuel, humain, collectif.


3 thoughts on “Les bleus d’Adèle

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    Laure Weil

    Un texte nourricier qui s’empare de la chair des images pour nous faire ressentir toute la sensualité de cette vie d’Adèle. On y retrouve aussi le corps de la parole avec laquelle les acteurs de Kechiche s’identifient, jouent, apprennent, se trompent car le langage est fondamentalement source d’émancipation pour ce cinéaste. Il est juste de rappeler les prénoms des personnages des films précédents, tant la métamorphose que traversent ces jeunes en devenir, est un projet de vie qui s’incarne à chaque fois au plus près de leur être et de leur intimité. La parole, l’éveil par l’art, l’accomplissement de toute création ( y compris celle d’un plat amoureusement préparé ) sont le fruit d’un partage que ce texte nous livre, à son tour, avec générosité. Comme toutes les bonnes choses, on en redemande !

    • Répondre
      admin Auteur du billet

      Bonjour Madame, votre commentaire concernant mon texte me touche énormément. Et vos remarques sur les personnages des précédents films du réalisateur, ainsi que son rapport au langage sont d’une grande justesse. Enfin, votre très jolie plume éblouit toujours autant par sa fluidité et sa richesse.

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    Jacques HENRY

    Votre article m’a été communiqué par Ciné fil. Pour un papier ds la N.R. je recueille quelques réactions sur ce film et à cette fin serais heureux de vous rencontrer dans les prochains jours soir à la NR soit dans le hall des Lobis. Avant le fin de la semaine si possible. Merci de me contacter au 06 86 97 10 40. Jacques Henry

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