Marre de rire : sur « Toni Erdmann », de Maren Ade 0


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    La première scène de Toni Erdmann annonce la couleur : dans un cadre vacillant qui ressemble à une réminiscence incongrue des préceptes du « Dogme », Peter Simonischek apparaît dans l’embrasure d’une porte d’entrée, l’œil malicieux et le sourire farceur. N’était le questionnement exigeant qu’elle recèle sur la mise en espace des affects du personnage, cette amorce ne déparerait pas vraiment la banalité d’un programme télévisuel de caméra cachée : ce qui permet à Maren Ade d’emporter l’adhésion du spectateur, c’est la sensation qu’il a immédiatement – mais là réside peut-être le problème – d’avoir affaire à un clown vaguement triste qui aurait plus d’un tour dans son sac, et dont l’abattement comique reposerait néanmoins sur des bases extrêmement précaires. Car c’est bien là que réside l’aspect peut-être le plus intéressant du film : dans une sorte de dialectique un peu lâche du rire et de l’oubli (beaucoup moins ferme et nerveuse que celle qui animait le précédent film de la cinéaste, Everyone else), Winfried est vite pris en étau entre, d’une part, la menace que ses blagues grasses et potaches tombent à plat; se dégonflent (à l’instar des coussins péteurs qu’il dépose dans le décor, tels des grenades mal dégoupillées ?), et d’autre part, l’inquiétude de voir sa mécanique déstabilisante s’emballer au point de faire basculer la réalité dans le cynisme le plus crasse. A ce titre, c’est surtout dans sa dernière partie que Toni Erdmann convainc : l’escapade du couple Simonischek/Hüller en Roumanie profonde – partagée entre archaïsme et sirènes du libéralisme – devient le théâtre d’une embardée grinçante au cours de laquelle Winfried/Toni prend conscience des effets humainement dévastateurs que son comique par trop autiste peut produire, tandis que sa fille Ines semble y trouver (enfin) son compte.

   De fait, Toni Erdmann n’a peut-être pas d’autre ambition que la volonté de mettre en scène la progressive concordance entre deux êtres qui, tout en sur-communicant, forment un duo fondamentalement dissonant. Le projet n’est certes pas nouveau (c’est à peu de choses près la substantifique moelle de la plupart des screwball comedies), mais Maren Ade l’assortit à une réflexion sur les rapports humains à l’ère d’une contemporanéité exacerbée, lassée (à l’image d’Ines) de la profusion de signes qu’elle laisse à déchiffrer et de messages qu’elle assène. Cette asymétrie est très palpable au détour de certaines scènes réussies (le surgissement inattendu de Toni à une soirée entre filles, celle de la soirée de gala où l’on voit bien que le père et la fille progressent à deux vitesses différentes,…) mais tombe à plat la plupart du temps, alors perceptible seulement à l’état d’idées plaquées sur les images ou énoncées par les protagonistes : la scène où Ines affronte le PDG d’un grand groupe pétrolier est, dans cette perspective, assez maladroite, puisque le décalage entre le rôle qu’elle se donne à jouer et le débordement de tics et de poses énonciatifs censés mouvoir la présentation n’est visible qu’à l’état d’ébauche purement idéelle. Mais ce volontarisme pataud n’est rien à côté de la profonde bêtise du film, que le talent des deux acteurs principaux parvient mal à dissimuler tout à fait. Comme pour assurer au spectateur qu’il est face à une œuvre profonde et non à une simple comédie de remariage un peu originale, Maren Ade se sent obligée d’asséner, à travers la bouche de ses personnages, un message aussi naïf (ce qui en soi n’est pas foncièrement problématique) qu’hypocrite, qui achève de la décrédibiliser complètement : Carpe Diem, il faut jouir de la vie pour se retrouver. Soudainement, du film d’auteur adulé lors de sa projection cannoise au manuel de bien-être et de développement personnel, il n’y a qu’un pas. En s’étant évertuée deux heures quarante durant à tourner en dérision le régime schizophrénique du capitalisme contemporain, Maren Ade tombe finalement à pieds joints dans le plat qu’elle entendait gâter : Toni Erdmann, rivé à sa petite morale individualiste, n’a rien d’un brûlot politique sur le libéralisme.

   Ce fourvoiement inexcusable aurait pu – bon gré mal gré – être pardonné à la réalisatrice, n’était le défaut rédhibitoire que le film présente, et qui vient remettre en cause tout ce qu’elle avait accompli ou esquissé dans son précédent opus : dans sa détermination à produire de l’étrange, de l’inédit, Maren Ade ne délivre – à l’exception de moments inspirés – que des visions instantanément identifiables, là où Everyone else exigeait de la part du spectateur un réel effort pour investir les images troubles qu’il charriait (corps fondus dans la pénombre de leur étreinte, abandonnant leur condition de sujets pour épouser les reliefs d’une topographie du malaise). Ainsi, l’issue de ce qui aurait pu être une belle séquence de mise à nu mutuelle entre les deux personnages principaux ne s’avère être rien d’autre qu’une étreinte métaphorique (dont la puissance iconique est telle qu’elle est devenue l’affiche du film), où l’ineffable (quels seraient les qualificatifs appropriés pour décrire cet entrelacs de peau et de poils, d’une vigueur plastique indéniable ?) se trouve rapidement résorbé dans une platitude tautologique que même un Lioret n’oserait pas tenter. Que dire, dès lors, de la conclusion du film, sinon que Sandra Hüller paraît aussi lassée que nous de l’excentricité ici purement affectée de Maren Ade. La vision pitoyable (dans sa volonté de saisir le « n’importe quoi » voire l’ »Unheimliche » qui affleure à la surface du quotidien le plus lisse) d’Ines retirant sans entrain le dentier de son père ne peut pas signifier autre chose : avec Toni Erdmann, le cinéma de Maren Ade a perdu tout son mordant.

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