Les collusions électives 0


   Passé mystérieusement inaperçu en France lors de sa sortie, boudé en grande partie par la presse (hormis un ou deux articles, dont un texte remarquable de Morgan Pokée paru sur Critikat, qui ont su en souligner toute l’audace), Die Lügen der Sieger est désormais disponible en vidéo à la demande. Souhaitons-lui tout le succès qu’il mérite. Christoph Hochhäusler, cinéaste discret mais prometteur, s’était fait notamment remarquer pour ses deux premiers longs-métrages, le bois lacté et l’imposteur, deux films explorant la porosité des frontières entre réel et fantasme, à lisière du conte et de la radiographie sans concession de la société allemande contemporaine. Son troisième film, Sous toi, la ville, semblait marquer un tournant : abandonnant les marges politiques de son pays, il y abordait frontalement les rapports entre l’Eros et la finance dans un Francfort filmé comme une immense cage de verre… Die Lügen der Sieger, s’il paraît de prime abord prendre la forme d’un thriller politique lambda, est finalement tout entier imprégné de la « patte » Hochhäusler : entre le pragmatisme glaçant d’un esprit du capitalisme en perpétuelle expansion, dont il scrute tant la substance que les contours, et la plongée dans les arcanes d’une réalité largement fantasmée et fantasmatique, le film prolonge le geste du réalisateur inauguré avec sous toi, la ville tout en lui conférant un supplément d’incarnation et de mystère qui n’est pas sans rappeler les zones d’ombre (aux sens propre et figuré) fascinantes de l’imposteur. Résultat : un chef-d’œuvre sidérant, proposition de cinéma brillante et toujours stimulante.

La mécanique du fantasme

   Dans ses films précédents, C.Hochhäusler avait toujours su adopter un point de vue fabuleux sur la réalité filmée (fût-elle essentiellement sociale ou politique), la poussant parfois dans ses retranchements les plus insoupçonnés, mais maintenant toujours une certaine ambivalence entre réel et fantasme. Ce qui frappe ici (et, peut-être déroute, à en lire la presse française…) d’emblée, c’est la façon qu’a le cinéaste d’aborder son matériau de mise en scène comme une série de virtualités souvent incompatibles, qui se contrarient, parfois se conjuguent, mais qui laissent toujours à penser que ces fragments épars sont pour une bonne part fantasmés. De fait, si Christoph Hochhäusler convoque tous les ingrédients du film à thèse sur la contemporanéité (cet hydre que le world cinema se complaît à décapiter vainement sans oser l’interroger vraiment), c’est pour mieux en anéantir la fonction diégétique qu’ils remplissent habituellement : si l’on retrouve bien manipulations numériques, duels par ordinateurs et portables interposés entre puissants et forces supposément actives de la démocratie, c’est avant tout afin de creuser les trouées et les béances dont le récit est parcouru, lacunes qui viennent alimenter son aspect foncièrement énigmatique et mystérieux. En résulte le sentiment singulier d’être constamment face à un univers fictionnel qui, s’il semble déréalisé, réduit à l’esquisse des virtualités qui le structurent, n’est pas pour autant dénué d’une qualité presque documentaire, comme si la réalité, entièrement fantasmatique, devenait à son tour une machine à fantasmes. Par instants, cette atmosphère de paranoïa latente qui nimbe la mise en scène évoque les films de Jacques Rivette, où les lacunes du montage nourrissent l’insidieuse diffusion d’une hantise du complot. Car loin de dénoncer la surveillance généralisée qui a envahi notre quotidien, Christoph Hochhäusler met celle-ci au service de son avidité d’images, de visions fulgurantes parfois abstraites, et finalement de son désir de cinéma et de mise en scène.

 

Logos, technique, corps et pouvoir : un quatuor retors

   Les grands films de 2015 (que ce soit Foxcatcher ou, dans une autre mesure, Blackhat) ont subjugué par leur réappropriation, jusque dans les recoins les moins glorieux de sa corporéité, de la figure du héros. Christoph Hochhäusler semble s’inscrire dans cette veine, même si sa mise en scène, plus encore que les films susmentionnés, colle au plus près de ses personnages. D’emblée présenté comme diabétique, Fabian (Florian David Fitz, impeccable) s’exhibe ainsi au spectateur dans sa franche vulnérabilité : corps athlétique et agile qui semble avoir fusionné avec son ordinateur, sa Porsche ou encore son téléphone portable, il est aussi ce physique défaillant, à chaque instant marionnette potentielle des décisions et des tractations qui se trament dans l’ombre… Ou plutôt dans la clarté glaçante des buildings berlinois. Car l’originalité du réalisateur réside bien dans ce traitement inattendu et subversif des rapports entre manigances et investigation : le hors-champ des décisions étatiques est présenté comme une mise en scène brillante et se réjouissant presque de la menace de la publicité, là où le travail d’enquête journalistique est filmé comme une boîte noire aux tenants et aux aboutissants mystérieux, incertains, isolé presque de la réalité politique, grisé par sa maîtrise du langage et des artifices littéraires. Car si les puissants réduisent la réalité à la trame limpide des évènements les plus significatifs qui la composent, les journalistes font face à son inintelligibilité : comment relier de façon cohérente les fragments interpellants qui se détachent de sa monotonie, sans verser dans le délire ? Est-il possible de concilier les contradictions infinies qu’elle oppose à l’entendement ? La grande force de Christoph Hochhäusler est de mettre en scène sans concession cette ivresse du langage journalistique qui se prend à son propre piège : partant d’un matériau composite, dont la cohérence est souvent très douteuse, celui-ci réagence les faits qui le composent pour construire un texte fantôme dont le contenu menace à chaque ligne supplémentaire de conférer à la fiction : en témoigne cette scène brillante où les deux collaborateurs, Nadja (Lilith Stangenberg, la révélation du film) et Fabian, lisent à tour de rôle leur version de l’article prévu pour la Une : la caméra effectue des allers-retours entre les visages des deux acteurs, captant leur échange comme une joute poétique plus que comme un véritable travail d’écriture journalistique. De fait, Die Lügen der Sieger est un grand film sur l’opacité du réel : le mouvement de balancier qui déplace presque constamment la caméra entre les extrémités du champ, les nombreuses vues panoramiques émaillées dans le film, esquissent avant de les abolir, des connexions entre faits, idées et personnages qui semblent comme orchestrées par une main invisible aux circonvolutions arbitraires. A l’image des deux héros, rapidement abandonnés à leur solitude originelle, corps et voix perdus dans les méandres d’une réalité qui les excède et excède leurs projections fantasmatiques

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