Patrick Holzapfel à propos de « Song to Song » 0


L’Effet Papillon : un texte du critique Patrick Holzapfel sur Song to Song, de Terrence Malick. Initialement paru en allemand à l’adresse suivante : http://www.kino-zeit.de/filme/song-to-song.

Remerciements à Jérôme d’Estais pour la relecture.

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L’Effet Papillon, par Patrick Holzapfel

Étonnamment, Terrence Malick accorde dans Song to Song beaucoup de temps aux histoires d’amour des personnages. Tout ce qu’ils font, tout ce à quoi ils pensent, est chargé de réflexions sur l’amour. Dès lors, en voyant le film, on pourra soit se prendre d’affection pour la moindre marque de tendresse qui y affleure – tendresse qui ne daigne jamais s’affirmer sans sa part de douleur -, soit se détourner de celle-ci. On pourrait presque parler d’une posture utopique qui s’installe ici dans le regard d’un cinéaste qui ose encore parler d’amour, filmer des papillons, et qui s’arrange constamment pour placer, entre les caresses de ses personnages, les derniers rayons de soleil – avant leur évanouissement dans la nuit -, comme une forme de contre-jour.

Oui, c’est bien un film de Malick, qui comme toutes ses œuvres depuis The Tree of Life – et plus particulièrement depuis To the Wonder, – est susceptible de se heurter à de violentes réactions de rejet (ce qui est déjà le cas). Cela ne vient pas seulement de cette façon flottante, en n’étant jamais tout à fait fixé, de mettre en tension à la manière d’une mosaïque le travail sur la caméra, la musique, le jeu d’acteurs et la narration en voix off, mais aussi du scénario, qui frôle à plusieurs reprises le kitsch tout en assénant des pensées « profondes ». Sur ce dernier point, on peut voir dans le film de façon flagrante que Malick veut revenir vers un public plus large et qu’il ne s’adonne pas uniquement à ses tendances expérimentales. Song to Song raconte sur le papier le voyage initiatique de la jeune Faye (Rooney Mara) dans le milieu des performances musicales et des concerts; de la musique dans le sens le plus étendu du terme, bien que nous en voyions finalement peu – mis à part les talents de musicien un peu naïf de Ryan Gosling au clavier et à la guitare, ou encore des apparitions de « guests » prestigieux sur scène et dans les coulisses. L’effort d’ancrage dans un environnement concret ne va, de fait, jamais au-delà d’une mise en bouche décorative, même lorsque Patti Smith se trouve investie d’un rôle maternel vis-à-vis de Faye, en lui prodiguant des conseils en chemin, ou encore lorsque Iggy Pop vient doubler le nombre de torses nus masculins que l’on peut voir à l’écran – ce qui, eu égard aux nombreux corps de femmes nues rencontrés dans le film, n’est pas à négliger. Çà et là Malick tire parti de son inclination documentaire, mais à travers celle-ci, il ne parvient en fait ni à raconter quelque chose à propos des personnes que Faye croise durant son voyage fictionnel, ni à éclairer le monde fictionnel lui-même. La présence de la scène musicale n’est ici qu’un gimmick; un argument de vente.

Comme tant d’autres héros malickiens, Faye voudrait pouvoir ressentir quelque chose, mais cela lui est difficile. Elle se débat, dans des relations houleuses, entre son amour pour BV (Ryan Gosling, dans un remake du rôle qu’il jouait dans La La Land) et une affaire dangereuse avec le manager du premier, Cook, une figure diabolique plongée dans une adrénaline matérialiste (Michael Fassbender, qu’on croirait tout droit sorti de Shame), sans oublier une jeune femme qui débarque de Paris (Bérénice Marlohe). L’action dérive sans cesse de cette situation, intègre de nouveaux personnages et de nouvelles histoires. Le tout ressemblerait un peu à un énorme ballon de baudruche, saturé de phrases « profondes » sur le désir, pour à la fin se dégonfler en débouchant sur une solution incroyablement conservatrice. Mais peut-on vraiment cerner Song to Song de façon aussi simpliste ?

On ne saurait aujourd’hui considérer un film de Terrence Malick sans s’intéresser aux grandes questions qu’il pose de façon très explicite. L’action du film ne semble exister que pour permettre de parler d’autre chose, à l’instar du langage visuel immersif que construit Emmanuel Lubezki tout en mouvements de caméra et prises de vue en fisheye. Ainsi, Song to Song témoigne, de la part de Malick, d’une urgence – presque minée par le doute – à saisir la réalité de ce monde- ce qui chez lui peut être compris dans un sens très général. Il suit un mouvement qui conduit à des expériences, à une extase dans les caresses – qui se concentrent dans les biens matériels, se célèbrent dans l’incertitude, se perdent jusqu’à ce que les personnages aient suffisamment pris de plaisir. La dévotion inconditionnelle au comblement de sa propre inexpérience. Il y a bien a priori un terme à cette exigence intérieure de liberté – il suffit par exemple de penser au images du départ dans le Spring Breakers de Harmony Korine – mais Malick va encore un cran au-delà, en ce qu’il cherche à montrer le shot d’adrénaline ultime – et il le trouve dans l’image du serpent. Le serpent qui opère sa mue, qui tel le Phoenix renaît de ses cendres. Il incarne le désir de métamorphose. Par-là, Malick dit aussi quelque chose de la rencontre amoureuse, de l’évanouissement d’un amour et du souhait de retomber dans l’innocence. Oui, ce sont des thèmes bibliques, de « grands » thèmes, mais le film, comme déjà dans Knight of Cups, les incorpore non pas comme des solutions mais comme des questionnements sincères, qui sont sans cesse posés et reformulés. En cela, Song to Song se concentre moins sur les chansons que sur les instants qui les séparent les unes des autres.

En procédant de la sorte, Malick accouche d’images et de motifs étonnants. Témoins, ces papillons déjà évoqués qui apparaissent souvent dans le film. Tout d’abord comme des êtres vivants, puis de papier ou de plastique et enfin sous la forme d’étranges animations digitales dans la chambre de Cook. Dans la légèreté et l’illusion qui sont les leurs, transparaît l’indécision entre le désir et la séparation qui parcourt tout le film. Malick hisse bien entendu ces conflits aux domaines de la lutte entre péché et pureté, matérialisme et spiritualité. Mais il offre bien plus que ces dichotomies quelque peu dépassées. En vérité, il propose beaucoup de choses : la sensualité de la poussière qui filtre la lumière du soleil, le luxe imposant de riches villas, la vulgarité et la poésie d’une caresse, la valse des acteurs lorsqu’ils s’approchent de la caméra – lesquels ont toujours l’air d’être en pleine séance de répétition. Peut-on légitimement reprocher cela à Malick, qui fait peu de cas de la recomposition naturaliste, lui préférant la spontanéité ?

Une autre question, qui pourra peut-être sembler plus essentielle, est la suivante : une même caméra peut-elle absolument nous montrer avec une duplicité critique l’excès de richesses matérielles, pour ensuite contempler la beauté de la nature d’une façon tout aussi éprouvante pour les yeux du spectateur ? Tout ce que nous voyons ne se trouve-t-il pas, de cette manière, aplani dans un torrent d’images – qui appartiennent pourtant à ce monde que Malick interroge, dans le fond, indéniablement ? À un moment, la caméra s’éloigne des riches et des beaux pour plonger sur un petit enfant qui court sur le gazon, à un autre ce sont des cerfs qui s’invitent soudainement dans le cadre et plus loin, Malick filme avec un regard presque fétichiste un groupe de travailleurs. Ces quelques images font partie d’un même mouvement, elles sont produites depuis la même perspective et au lieu de pointer les différences entre ces univers, Malick affirme que tout est le fruit de la même Création. Le problème est cependant que la caméra se prend ici pour Dieu et Malick pour un Apôtre. À cela vient s’ajouter le fait que le cinéaste a du mal à couper au bon moment, ce qui l’empêche de canaliser son trop-plein de visions. Et même si l’on entendait cette frénésie arbitraire – dans les passages avec Cook comme, si l’on s’en souvient, dans Knight of Cups – comme une nécessité formelle, elle apparaît ici souvent maladroite et casse le rythme de tous les chants d’amour.

Song to Song est donc un film papillonnant, claudiquant. Malick filme chaque chose comme s’il s’agissait d’un papillon; fragile, superbe, en pleine métamorphose; symbolique. Aussi ne regarde-t-il pas vraiment le papillon en tant que tel, et cela lui est indifférent que le papillon soit un être véritable, de papier ou numérique. Cela s’avère en partie problématique, mais d’un autre côté, il est ainsi parvenu à construire un récit à partir des baisers avides de ses personnages. À travers leur désir, leur solitude, ils sont poussés vers une douleur prochaine qui plane comme une épée de Damoclès sur chaque instant d’harmonie du film. À qui cela semblerait trop chargé, on pourra faire remarquer que Song to Song peut tout à fait être vu comme un film musical. Pas tant pour la musique que l’on voit jouée sur scène ou par les protagonistes, que pour celle montée par Malick comme un grand DJ. De Camille Saint-Saëns à The Black Lips en passant par Die Antwoord : tout ce qu’il nous faut pour reconnaître que l’amour est un chant. Ses échecs et ses illusions compris.

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