Portrait de la jeune fille en psychopathe 0


image

De Stanley Kubrick à Harmony Korine, la jeune fille est une figure récurrente du cinéma américain : entre fausse candeur et extraversion irrésistible, elle s’est taillé une place de choix dans le paysage cinématographique contemporain, moyennant des évolutions au fond très marginales. Récemment, au Forum des Images, s’est posée la question de la permanence de cette image obsédante : du stéréotype au mythe, il n’y a qu’un pas. En France, en revanche, la jeune fille est bien souvent une femme en devenir, qui appréhenderait le saut dans le monde des adultes : il n’y a qu’à réexaminer le « cas Adèle » (Abdellatif Kechiche), ou revoir les films d’Eric Rohmer (Pauline à la plage, Conte de Printemps, Le genou de Claire… En sont quelques exemples) pour s’en rendre compte. A Rohmer, précisément, Single White Female, de Barbet Schroeder, doit beaucoup, plus encore qu’à Roman Polanski ou Alfred Hitchcock. Plus qu’un simple thriller psychologique hollywoodien de bonne facture, le film de Schroeder prend la forme surprenante d’un « conte moral » déterritorialisé en Amérique. Barbet Schroeder et Jennifer Jason Leigh semblent ainsi nées de la collision entre vision américaine et conception française, un brin surannée, de la jeune fille. Tout le récit s’apparente à un lent duel entre les deux personnages qui, avant d’être physique, est principalement dialogique : comment, à quoi bon aimer ? Quel est le sens de l’amitié : accompagnement consensuel ou engagement moral face à l’altérité à laquelle elle nous confronte ? Autant de questionnements et de problématiques qui insufflent leur beauté précieuse si particulière aux films du réalisateur français, dont Barbet Schroeder fut un temps le producteur. Face à Single white Female, le plaisir naît donc moins de la dynamique spectaculaire de l’image-action hollywoodienne, que de la subversion de cette dernière par la maïeutique sans répit dans laquelle s’engage la mise en scène. Et si le dernier acte de cet objet singulier laisse place à l’emballement baroque et théâtral improbable, c’est au fond pour mieux nous dire que la jeune fille new-yorkaise, working woman dont la maturité contraste avec les traits juvéniles, est restée la « petite fille modèle » de la comtesse de Ségur (matière à l’un des premiers films de Rohmer) : l’on ne peut au fond tirer profit des enseignements de la vie qu’au cœur du Mal, aussi dissimulé fût-il ; de la trahison du secret des autres (la « fouille » à laquelle Allison procède dans la chambre de Hedra) au meurtre, il n’y a qu’un pas. Et c’est bien le message que délivre in fine ce film à la morale ambiguë : « les malheurs d’Allison » justifiaient-ils l’abjection de son ultime acte ? Alors que Barbet Schroeder nous laisse face à l’incertitude la plus totale, le thriller hollywoodien sort grandi de sa cure rohmérienne.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>