« Trois gouttes de sang » (nouvelles) de Sadeq Hedâyat 0


Sadeq Hedâyat est un auteur iranien né en 1903. Il s’est suicidé à Paris en 1951. Esprit libre et provocateur, tiraillé entre traditions orientales et culture occidentale, c’est l’un des auteurs iraniens contemporains les plus reconnus. André Breton fut fasciné par son roman La Chouette Aveugle. Il a également traduit La Métamorphose de Franz Kafka en persan.

C’est à un voyage dans un Iran chaotique, sombre, ambigu, que nous convie Sadeq Hedâyat dans son recueil de nouvelles « Trois Gouttes de Sang ».

La première nouvelle, qui donne son nom au recueil, « Trois gouttes de sang » renvoie à la célèbre nouvelle d’Edgar Allan Poe « Le Chat Noir », par son ambiance morbide, sombre et inquiétante : toutes deux sont de véritables plongées dans la folie la plus noire. Le narrateur, qui s’exprime à la première personne, est un auteur en manque d’inspiration, qui considère le monde qui l’entoure et son environnement comme un immense asile psychiatrique, et renverse la perception du lecteur en se mettant à l’écart de cette société considérée comme saine et normale, ici présentés comme des fous. S’établit alors un jeu troublant de correspondance, d’écriture en miroir, plein de doubles et d’apparitions terrifiantes (obsession pour les corps mutilés, la chair et la viande) ; vision horrifique d’un monde diabolique et instable que nous renvoie le narrateur, obsédé par trois gouttes de sang et des cris de chats qui le hantent jusque dans son écriture.

La seconde « Le Chien errant » est probablement la plus originale de toute, et l’une des plus bouleversantes : le personnage principal est un chien errant famélique, assimilé à un être humain. Le chien errant devient ainsi la métaphore de l’écrivain ou du poète, rejeté par la société à laquelle il tente vainement de s’intégrer, en raison de son originalité et de son anticonformisme. La confrontation entre ces deux mondes opposés occasionne des dommages irréversibles : l’écrivain finit par y perdre son identité propre, sa particularité (belle métaphore du collier), et si un espoir ténu pointe à l’horizon (un homme bienveillant, mais seulement capable d’offrir des nourritures terrestres), l’incompatibilité des deux univers le rattrape aussitôt : le chien ne trouve finalement le repos et la sérénité que dans la mort, au creux d’un fossé, où des corbeaux viendront lui arracher tout ce qui faisait son humanité : ses beaux yeux noisettes qui savaient si bien percevoir le monde.

La troisième, « Les Nuits de Varâmine » est une nouvelle réjouissante, poétique, inquiétante et divertissante à la fois, dans laquelle le recours aux ellipses ajoute au mystère et à l’angoisse. En effet, si dans la nouvelle classique, les bonds temporels se font le plus souvent dans le futur, chez Hedâyat, ils se font dans le passé, comme pour souligner la suprématie des croyances occultes et traditionnelles sur la raison de l’homme moderne, qui cherche à tout prix à s’en éloigner et montre la volonté de dévoiler tous les mystères de l’existence par le biais de la science. Là encore, le personnage principal, père de famille éploré, sombrera dans la folie.

« Le trône d’Abou Nasr » est plus divertissante que réellement terrifiante. Cette nouvelle qui peine parfois à convaincre par son discours simpliste sur la science s’inscrit toutefois dans la tradition du récit « d’égyptologie » et traduit encore une fois une certaine nostalgie pour le passé et les traditions qui refont surface dans un monde moderne dominé par la science et engoncé dans ses certitudes.

« La quête d’absolution » est certainement une des nouvelles les plus jouissives de l’ouvrage, et marque la séparation du recueil en deux thèmes distincts (la première partie est fantastique, la seconde s’intéresse plus à la société iranienne). C’est un fascinant jeu de dupes doublé d’un discours désabusé et cynique sur la religion et sur l’âme humaine qui fait surgir toute l’hypocrisie de la société (ici, iranienne), se concluant de manière diaboliquement noire sur le triomphe de la perfidie.

« La femme qui avait perdu son mari » est la nouvelle la plus pessimiste du livre, mais également l’une des plus intéressantes. Une femme mystérieuse, accompagnée de son enfant, part à la recherche de son mari qui l’a subitement quittée, prétextant la recherche d’un emploi. Pendant le voyage en voiture qui doit la mener au village, Hedâyat opère un retour vertigineux dans le passé de cette femme, narrant son enfance difficile, sa rencontre puis son mariage avec le viril et séduisant Gol-Bebou. Battue par sa mère, qui la dénigre sans arrêt (la jeune fille est comparée à Cendrillon), elle se réjouit à l’idée de partir avec son mari. Mais leur idylle est de courte durée : l’atmosphère urbaine viciée déteint sur Gol-Bebou, qui devient extrêmement violent avec sa femme. Cependant, celle-ci prend plaisir à être fouettée comme une bête, fascinée par la violence de Gol-Bebou. Soumise et dépendante de lui, elle se lance aveuglément à sa recherche. Là-bas, elle sera éconduite de la façon la plus humiliante qui soit, avant, sur le chemin du retour, de tomber amoureuse d’un homme qui ressemble à son mari comme deux gouttes d’eau…

Par leur éducation, les femmes, au sein de la société traditionnelle iranienne, sont considérées comme des moins-que-rien et existent uniquement par le biais des hommes. Hedâyat traduit toute l’horreur de la condition féminine : coincées entre l’éducation violente de leurs parents et l’autorité extrême de leurs maris, elles sont peu à peu enfermées dans un cercle vicieux qui aboutit à une fascination pour le mal (devenu banal, omniprésent dans la société). La fin de la nouvelle, quant à elle, symbolise le cycle infernal et l’éternel recommencement de la même histoire.

« Le Tchâdor » est une histoire de méprise et de quiproquos, au départ comiques, qui aboutissent à une fin sombre et cynique, présentant les hommes comme dépendant des femmes pour la vie quotidienne, mais n’hésitant pas à les répudier au nom de leur propre orgueil.

« La sœur aînée » reprend un schéma classique : l’histoire de deux sœurs, l’une laide et pieuse à l’extrême, l’autre, la favorite, avenante et sociable. La sœur aînée est au départ présenté comme un personnage antipathique : extrêmement jalouse de la cadette, elle espère trouver le bonheur qu’elle n’a pas sur terre par la dévotion quasi exclusive à la religion. Mais ce masque de piété ne peut masquer ses sentiments profonds : Hedâyat, qui détestait les « têtes de choux » (les religieux) démontre que toute radicalité religieuse peut masquer les sentiments les moins nobles. « Tout le monde est humain », semble-t-il nous faire remarquer. Cependant, l’originalité vient de la fin. La sœur cadette se marie lors d’une cérémonie fastueuse. Le jour de son mariage, la sœur, après un ultime accès de jalousie, vient ternir la joie de la soirée en se noyant dans un réservoir. « Elle était au paradis… » conclut Hedâyat, terminant sa nouvelle sur le triomphe du pessimisme et de la mort sur le plaisir et l’insouciance terrestres. Cette fin démontre aussi toute l’absurdité du fanatisme religieux, qui ne trouve le bonheur et l’achèvement que dans la mort.

« Dâsh Âkol » est peut-être le paroxysme du cynisme de Hedâyat dans son recueil. La destruction progressive de la virilité d’un homme craint au début par tous, suivie de sa mort, est la métaphore de l’Iran de l’auteur : un pays qui, reniant ses traditions, est peu à peu gangréné par le mal et la modernité occidentale. Situant son récit dans un espace urbain sale, sordide et ténébreux, l’auteur peut ainsi exprimer tout le désespoir qui l’habite.

La dernière nouvelle de « Trois Gouttes de Sang » est l’une des plus drôles. «L’intermédiaire » met en scène la rencontre de deux hommes minés par les femmes, et unis sans le savoir par une conquête commune. Le récit de la vie brisée de l’un (par cette femme) va déclencher leur reconnaissance mutuelle. La fin de la nouvelle présente la femme comme un être supérieur, diabolique, réduisant l’homme en esclavage par la séduction et les charmes. « L’intermédiaire », par cet aspect, n’est d’ailleurs pas sans rappeler le recueil de nouvelles « Les diaboliques » de Jules Barbey d’Aurevilly.

« Trois Gouttes de Sang » est donc une lecture fascinante, où l’auteur, d’une lucidité et d’un cynisme extrêmes, varie les genres et les registres pour nous faire à chaque fois découvrir une facette différente de l’Iran tel qu’il le perçoit.

« Trois gouttes de sang » de Sadeq Hedâyat. Traduction française par Gilbert Lazard disponible chez Phébus

192 pages

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