Un film peut en cacher un autre 0


 

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Si Cosmos, le dernier long-métrage d’Andrzej Zulawski, n’a pas l’amertume des grands films-testaments, c’est bien parce qu’il fait montre d’une candeur, d’un enthousiasme – au sens propre comme au sens figuré – et d’une imprudence qui sont habituellement l’apanage des coups d’essai. A la fois incroyablement juvénile et doté d’une grande et mature lucidité, le regard de Zulawski s’y fait particulièrement incisif : sans cesse aux aguets, la caméra semble traquer, dans les moindres recoins du champ, l’ébauche d’une mise en scène rudimentaire, la trame d’une fiction, l’esquisse d’un plan. Cette effervescence de l’imagination créatrice pourrait vite lasser, n’était le talent d’équilibriste du cinéaste – talent dont il dote plus ou moins généreusement ses personnages, qui se débattent ici avec un monde vacillant qu’il s’agirait de remettre à l’endroit. Ainsi, au milieu de plans inclinés, de séquences fiévreuses, Witold (Jonathan Genet) et Fuchs (Johan Libéraux) se débattent, grimaçants, avec la viscosité du monde extérieur et défient les lois de la pesanteur à travers forces acrobaties (ainsi, la séquence des bouts de bois). En mettant en scène avec une telle vitalité burlesque les errements de ses deux héros, Zulawski confère un supplément d’âme au texte de Gombrowicz, puisqu’il parvient à capter la façon dont ils tissent eux-mêmes la toile dans laquelle ils s’empêtrent – piège qui n’est autre que le cadre, dont Zulawski a une profonde intelligence (divisions géométriques du cadre qui structurent des narrations parfois contradictoires au sein d’un même plan; voir la scène des volets, caméra qui se faufile entre les silhouettes en faisant évoluer le sens même de la vision encadrée…). Car ce qui l’intéresse ici plus que jamais, c’est la tension aliénante et hitchcockienne entre l’obsession scopique et la fuite du réel, qu’il s’ingénie, de façon très convaincante, à rendre palpable au spectateur : l’esthétique de la fulgurance qu’il a travaillée de film en film, en devenant la forme adéquate pour explorer les arcanes de l’imaginaire, se voit dès lors poussée à son plein accomplissement. En encombrant ses plans de lignes droites et brisées, il parvient à produire un trouble innommable qui semble restituer la vision torve de Witold, sorte de Chateaubriand survolté rendu borgne par sa mèche tombante. Surtout, cette sophistication qui prend de faux airs d’épure, lui permet de s’approprier avec brio la réflexion de Gombrowicz sur les puissances d’affabulation à l’œuvre dans le logos : la versatilité de la position des acteurs dans l’espace, l’entrechoquement imprévisible des focalisations et des visions hallucinées de Witold, et la superposition des échelles – de l’infime monde des insectes à l’infini céleste, esquissent des ébauches de scènes, qui sont autant de fictions en suspens – et le motif de la pendaison, qui parcourt tout le récit, pourrait bien en être la parfaite synecdoque. De fait, tout au long de cette « histoire d’un œil » malade, d’autres récits, d’autres films possibles voire virtuels affleurent à la surface des images et des mots, Zulawski semblant constamment insinuer qu’un film peut en cacher un autre, comme la beauté idéale de la bouche de Léna dissimule les lèvres viciées de Catherette. C’est en fait à mesure que Witold et Léna (Victoria Guerra) se rapprochent inéluctablement l’un de l’autre, que Cosmos éclate en une myriade de symboles et de flux disparates qui dans une sidérante tension extatique forment un tourbillon infernal faisant fi de toutes les contradictions (ainsi, l’emballement final qui juxtapose plusieurs séquences incompossibles d’un point de vue narratif). L’actrice portugaise semble alors la métempsycose de l’Isabelle Adjani de Possession, et Cosmos s’affirme explicitement comme un film-somme qui entrerait en résonance avec la filmographie du cinéaste, non pas pour la hisser en mausolée intouchable mais au contraire pour la mettre à distance et en tirer une sorte de valse lancinante et baroque de ses fétiches, – dont la métaphore serait l’improbable numéro de danse de Balmer. « Toi qui veux devenir un grand écrivain, m’aideras-tu à devenir une vraie actrice ? » demande avec passion la jeune femme à Jonathan Genet, dans un champ/contre-champ final à la composition spéculaire. C’est que, comme dans tout grand film de Zulawski, le dernier mouvement de Cosmos s’apparente à une traversée du miroir, ici d’autant plus sidérante qu’elle déréalise son œuvre antérieure pour la projeter dans un horizon de works in progress (en témoigne le générique de fin, qui dévoile l’envers du tournage sans que sa frontière avec le film en soi ne soit réellement patente), ce qui est bien la quintessence du cinéma zulawskien, plus génialement baroque que jamais : contre la mesure de la composition close et harmonieuse, Zulawski a définitivement choisi la démesure paradoxale et ouverte à l’infini du plan inachevé.

Cosmos en vidéo

Le film vient de sortir chez Alfama films dans une édition exclusive à la Fnac (disponible également sur internet), édition spéciale qui outre le Blu-ray (ou le dvd) du film propose un disque de bonus, dont un making-of substantiel (96 minutes). Ci-dessous, un test sommaire du Blu-ray :

Image : le film bénéficie d’un disque complet, ce qui dote l’image d’une belle qualité. Le niveau de détails est excellent et les couleurs étincelantes. La gestion des noirs est également impressionnante.

Son : un encodage de la bande originale en DTS-HD Master Audio 5.1 particulièrement efficace. Les enceintes arrières sont discrètes, mais la spatialisation est tout à fait satisfaisante et permet à la sublime musique d’Andrzej Korzynski de prendre une belle ampleur

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